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Politique

La synthèse

Rugy pleure, Plenel rit, deux femmes s'en amusent

Par Louis Daufresne - Publié le 17 juillet 2019

« Nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés », écrivait La Rochefoucauld. La maxime vaut toujours et nos mœurs politiques en témoignent. Chaque fois, c’est le même scénario : qu’ils s’appellent François de Rugy ou Jérôme Cahuzac, un media vertueux fait tomber un homme vicieux. Quand la tête roule dans le panier, l’opinion acquiesce au mythe que la démocratie fonctionne bien, que nos usages se réfèrent à une moralité, qu’il existe une sanction matérialisée par la démission. Tout cela nous rassure. On aime écouter Edwy Plenel car on sait qu’il va « balancer du lourd » et on se dit qu’on a la chance de vivre dans un pays où la liberté d'informer peut briser la carrière d’un haut personnage de l’État, surtout quand celui-ci est perçu comme opportuniste et profiteur.

Prenant la place du haut clergé, une élite de journalistes se fait un devoir et une gloire de propager ce récit légitime sur nos institutions : la presse joue son rôle de gardien des bonnes pratiques, de contre-pouvoir, de tribunal des sans-voix, etc. Ce faisant, les moralistes se placent toujours du bon côté, c’est-à-dire du leur. Malgré sa carte de presse, Plenel est un pilier du pouvoir, non pas formellement mais réellement. Madame Michu ne voit pas que son extériorité est un artifice de présentation. « On est l’homme de son uniforme », disait Napoléon. Chacun de nous ne parle jamais que d’un point de vue. Si Plenel était ministre de l’information, sa parole n’aurait pas plus de poids que les rapports de la Cour des comptes. Avec quelques media d’influence, le pape des journalistes est le mieux placer pour réguler le système qu’il sert. C’est la tâche qu’on lui reconnaît. Son extériorité est aussi un effet d’optique car les informations que divulgue Mediapart (ou le Canard enchaîné) lui sont transmises, souvent par des rouages institutionnels, charge pour ces media d’en faire des enquêtes. Le statut d’un Plenel tient à la fois du justicier extra-judiciaire et de l’accusateur public, ce qui le rend beaucoup plus puissant que n’importe quel ministre. La raison en est simple : le pouvoir est une pyramide. Il faut être capable d’en changer à loisir toutes les pierres. A chaque degré, les morceaux s’empilent et se tiennent, cimentés par leurs appétits propres. Le pouvoir se vidange comme on le ferait d’un étang boueux. Chaque individu, quel que soit son rang, doit savoir que la camarde, avec sa faux, peut entamer sa danse macabre autour de lui. Ce jour-là, quand il arrive, le grand inquisiteur se pare de toutes les vertus de l’ordre établi puis énonce les péchés du condamné. Quand le bûcher s’embrase, le groupe se serre contre lui-même et entonne un cantique sur la morale publique, cache-sexe de son plus vil instinct de survie, celui qui guide son intérêt.

Plenel, c’est tout à la fois le Fouquier-Tinville et le Bossuet de la République, rhéteur, puriste, redresseur de torts – qui offre à Emmanuel Macron le prétexte pour se débarrasser d’un personnage qu’il n’apprécie guère. Les quelques turbulences ressenties à l’Élysée sont peu de choses au regard d’une réalité : le système – j’entends le récit que chaque conscience doit intérioriser – en sort grandi et renforcé, et c’est ça qui compte. Et c’est ce que Plenel incarne : aucune société ne peut s’exonérer d’une apologie du bien. Mais le bien, tout comme la vertu, sont des armes qui tuent. La Rochefoucauld traque cette hypocrisie jusque dans les moindres replis de l’âme. Quand je dis ou je pense « faire le bien », c’est là qu’il y a danger. Le bien devient cet alibi du mal qui me ruine, que je fais semblant de ne pas voir, et que je tais car, évidemment, je sais la vérité. Celle-ci n’est pas une fable que le groupe se raconte et l’affaire François de Rugy n’a rien à voir avec la morale publique. Ou alors par ricochet, comme un élément d'une autre histoire, bien minable. Car il s’agit d’un litige d’origine privée – dont Plenel se saisit sur un mode commercial pour faire un coup politique. En fait, le scandale provient de deux jet-setteuses, fricotant avec des princes qataris. Amies de longue date de Sévérine de Rugy, les intéressées sont furieuses de ne plus être conviées aux fêtes que « Lady Gala » organise alors. J'ignore la raison de cette brouille. Par vengeance, elles transmettent les photos à Mediapart. Plenel, joint par mes soins, ne dément pas l’identité des personnes mais s’abrite derrière le secret des sources. Le quatrième personnage de l'État vient de faire naufrage sur le petit récif pointu d'un fait divers people.

Il demeure une question : François de Rugy est-il la victime collatérale de la guerre que se vouent son épouse et l’écrivain Émilie Frèche au travers du scandale littéraire de Vivre ensemble (Stock, 2018) ? Là-dessus aussi, Plenel refuse de se prononcer, affirmant que « Mediapart ne traite pas des intérêts privés ». Séverine de Rugy s’était reconnue dans ce mauvais roman à clefs, estimant, selon L’Express « que son fils de 11 ans (…) y était dépeint comme un monstre. (…) Ce fils a pour père l'ancien député socialiste et "frondeur" Jérôme Guedj, actuel compagnon de la romancière Émilie Frèche, et vit en garde alternée entre les domiciles de sa mère et de son père... L'affaire se situe donc au confluent explosif de la littérature, de la politique et de la vie privée. » En clair, Émilie Frèche n’élève pas seulement à temps partiel l’enfant de Séverine de Rugy : elle s’en serait servi pour lui nuire, à lui et à sa mère – qui n’est que l’ancienne compagne de son mari. Comble de l’histoire, à la fin du roman, Émilie Frèche remerciait Jérôme Guedj pour sa « lecture attentive » et son « soutien »« ce qui, souligne L’Express, revient à donner son imprimatur à un livre sévère sur son propre fils ». Ce scandale littéraire tourna à la faveur de Sévérine de Rugy qui, parvenant à faire insérer un encart dans l’ouvrage, en torpilla la diffusion auprès des journalistes. Si Émilie Frèche doit se réjouir des déboires de sa rivale (qui n’est plus femme de ministre), rien ne permet d’indiquer qu’elle soit le cerveau de cette affaire. Le conflit entre les deux femmes se nourrirait aussi d’une aversion politico-religieuse, Séverine de Rugy ne partageant pas la vision d'Émilie Frèche, pasionaria de la lutte contre le racisme et l'antisémitisme. "Quelle éducation reçoit mon fils ?", telle est question ultime et tout à fait banale dans les familles décomposées.

Sur le fond, que peut-on ajouter ? Qu'un homme public doit bien choisir sa femme. Combien de personnages insouciants et fragiles se sont-ils laissé piéger par d'habiles tigresses ? Les #metoo et autre #balancetonporc, en institutionnalisant la délation, acèrent leurs griffes. Ou leurs pinces, comme on voudra. À propos, heureusement que les palais de la République servent du homard et des grands crus, sinon où en savourerait-on ? C’est ce que disent en substance Gilles Brochard et Vincent Garrigues, experts de l’art de la table et du terroir français, invités jeudi dernier du Grand Témoin de Radio Notre-Dame. Que la France tienne son rang n’a rien de choquant. Penser que des politiques achètent des hommes d’affaires et des lobbyistes avec des menus de prestige que ceux-ci peuvent s’offrir à leur propre table est puéril. Avec cynisme, la particule de l’ex-ministre sert à farcir le plat du mépris de classe de toutes les pulsions révolutionnaires. Entre nous, les comptes en Suisse, comme les agapes dispendieuses, ne posent de cas de conscience à qui que ce soit. Ce genre d’écarts devient répréhensible si on veut se venger de vous ou d’un de vos proches ou que quelqu’un a intérêt à vous éliminer. Le privé dicte sa loi au public. Comme le faisait Fouquier-Tinville, il suffit d’un mot pour envoyer n’importe qui à l’échafaud. Si tout journaliste en avait les moyens, l’audience et surtout la volonté, la Terreur régnerait en masse.


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