La Sélection du jour | Quand Villani se met en marche (n°748)
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Politique

La synthèse

Quand Villani se met en marche

Par Louis Daufresne - Publié le 06 septembre 2019

Candidat dissident à la mairie de Paris, mais toujours député en Marche, Cédric Villani expose le parti présidentiel à une situation délicate. Forts de 33% aux européennes, « face » à des LR au tapis et à un RN inexistant, les macronistes pensaient déloger l’édile socialiste Anne Hidalgo en mars prochain. Le candidat désigné, Benjamin Griveaux, se voyait récolter à l’échelon local ce qu’Emmanuel Macron avait semé au niveau national. Et voilà qu’un mathématicien chevelu vient troubler ce calcul, alors que les investitures accordées dans plusieurs villes suscitent encore le débat (comme nous le verrons plus loin) et que l’absence de sanction peut être interprétée comme un quitus à la dissidence. Car l’état-major de LREM se garde bien de sévir contre l’impétueux Cédric Villani, comme si le rapport de forces avait basculé en sa faveur. Hier, le secrétaire d'État Gabriel Attal rappelait que Benjamin Griveaux ne souhaitait pas qu’il fût exclu, voulant croire que le rebelle à la lavallière finirait bien par se raviser. Mais au même moment, Cédric Villani déclarait sur BFMTV/RMC qu'il s'engagerait dans cette campagne « pour aller jusqu'au bout même s'il va y avoir beaucoup de coups à prendre ».

LREM se retrouve face à une équation complexe, et ce pour plusieurs raisons :

d’abord, l’exclusion de Cédric Villani anéantirait la communication macronienne sur le renouvellement des mœurs politiques. Si un litige doit être tranché, c’est en interne qu’il faut le digérer. Sinon, l’électeur et les adversaires d’En Marche en prendront argument pour dénoncer le retour aux logiques d’appareil qui l’emportent toujours sur l’ouverture à la société civile. La marge de manœuvre est étroite et cette formation flasque peut difficilement agir de manière verticale et autoritaire ;

- ensuite, LREM se retrouve dans la position désagréable qui caractérise la droite parisienne. On se souvient des candidatures fratricides de Philippe Séguin et de Jean Tibéri en 2001. Les candidats mal élus dans leur camp échouent à coup sûr dans des conditions lamentables : en 2008, l'UMP parisienne est plombée par de multiples dissidences contre la candidate UMP (qui succède au RPR) Françoise de Panafieu. Désignée en 2006 par les primaires, la députée-maire du XVII° devient chef de file après une élection contestée et le retrait de Claude Goasguen, président du groupe UMP au Conseil de Paris, pour le second tour. Françoise de Panafieu est très largement battue par le maire sortant PS Bertrand Delanoë (57%). En 2014, c’est la fronde contre Nathalie Kosciusko-Morizet. La candidate de l'UMP, entrée en lice après les primaires, fait face à de multiples dissidences dans les arrondissements parisiens. Au point qu'en décembre 2013, l'UMP prononce la suspension de 16 candidats dissidents. Le même mois, le secrétaire national de l'UMP Charles Beigbeder entre lui aussi en dissidence après son éviction de la deuxième place dans le VIII°, qui lui garantissait son entrée au Conseil de Paris. L'entrepreneur (divers droite), proche du président Jean-François Copé, constitue un mouvement « Paris Libéré » et lance des listes de droite présentes dans 15 arrondissements parisiens, ce qui lui vaut son exclusion de l'UMP. Candidat dans le VIII°, Charles Beigbeder est battu au second tour. Déroute également pour NKM, laminée par Anne Hidalgo (53,34%). Voilà ce qu’En Marche veut éviter à tout prix. Comment y arriver ? C’est une autre histoire.

En effet : rares sont les personnalités ayant le profil de Cédric Villani : dandy, génie, cultivé, écolo. Au poker de la capitale, il sort la Quinte Flush et peu importe qu’il ne manie par le verbe avec aisance : au contraire, son amateurisme oratoire lui donne de la fraîcheur dans un univers aseptisé par les éléments de langage. Face à lui, Benjamin Griveaux n’a pas beaucoup d’atouts et à la différence d’Anne Hidalgo, il ne peut se retourner vers un Bertrand Delanoé pour l’adouber. Le candidat officiel n’est connu que de sa notoriété, comme on dit de personnages médiatiques dont on interroge la carrière. Avec sa médaille Fields, son rival joue déjà dans la cour des grands.

Y aura-t-il une « jurisprudence Villani » ? C’est toute la question. En clair, LREM est-il vouée à la profusion des candidatures, en vertu d’une logique centrifuge qui l’anime depuis l’origine, ainsi que le souligne le chef de file d'EELV, Yannick Jadot, interrogé sur LCI : « En Marche, relève-t-il, s'est construit sur la déloyauté, envers François Hollande, et tous ceux qui ont rallié Emmanuel Macron ont souvent été considérés comme déloyaux à l’égard de leur camp. Que la déloyauté soit un principe permanent de La République en marche, finalement c'est l'arroseur arrosé ».

Petite revue de détail : à Lille, Valérie Petit annonce qu'elle ne soutiendrait pas Violette Spillebout, estampillée LREM, sans toutefois se présenter elle-même. À Besançon, le député Éric Alauzet, investi par les marcheurs, est largement contesté par la référente départementale de LREM, Alexandra Cordier, par ailleurs soutenue par le maire sortant, Jean-Louis Fousseret. « Vous avez aimé Villani ? Vous allez adorer Vignal ! », prévient dans les colonnes du Monde le député LREM de l'Hérault, Patrick Vignal (ex-PS), résolu à se présenter à Montpellier si en Marche soutient le maire sortant, Philippe Saurel, sans demander qu'il porte l'étiquette de la majorité. À Metz, le député Richard Lioger lance sa campagne, bien qu'il soit en concurrence pour l'investiture avec la référente départementale Béatrice Agamennone, voire l'ex-eurodéputée MoDem Nathalie Griesbeck. À Annecy, la députée Frédérique Lardet annonce sa candidature sans attendre l'investiture et laisse entendre qu'elle irait « jusqu'au bout », alors que le maire sortant Jean-Luc Rigaut (UDI) pourrait lui être préféré par LREM, sur fond de démission du référent départemental, Guillaume Gibouin.

Consolation pour En Marche, souvent taxé de parisianisme : toutes ces situations relativisent le clivage Paris/province et nous ramènent sur le bon vieux terrain de la politique, celui de la lutte pour obtenir des postes. Tout simplement.


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