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Sciences

La synthèse

Quand une théorie complotiste devient sérieuse

Par Jean Staune - Publié le 16 mai 2021

Quand l’épidémie de coronavirus commença à se répandre sur la planète, certains affirmèrent que le virus s’était échappé d’un laboratoire. Bien que le virus soit apparu à Wuhan, ville qui possède un laboratoire P4 spécialisé dans l’étude des coronavirus, cette thèse, défendue sans aucune preuve tangible, et surtout avec des « fake news » – comme un faux compte Twitter relayant des faux propos d’un prix Nobel de médecine japonais –, fut rapidement taxée de complotisme.

Puis notre connaissance du virus progressa, et on se rendit compte que pour expliquer son origine naturelle, il manquait un hôte intermédiaire entre les coronavirus des chauves-souris connus les plus proches et le virus du Covid-19. Ni le pangolin, premier suspect envisagé, ni pour l’instant le vison ne semblaient faire l’affaire.

Pendant ce temps, Shi Zheng-Li, la directrice du laboratoire de Wuhan affirmait avec force que son laboratoire n’y était pour rien. L’enquête de l’OMS, effectuée sous le contrôle tatillon du gouvernement chinois, conclut que l’origine naturelle était très probable, et que l’origine par une fuite d’un laboratoire était extrêmement improbable.

Mais jeudi dernier, une thèse et deux mémoires d’étudiants chinois travaillant dans le laboratoire P4 de Wuhan ont été diffusés sur Twitter. La thèse, effectuée en 2017, explique que « pour estimer la menace potentielle pour l’homme des coronavirus de chauve-souris de type SARS, des manipulations génétiques ont été effectuées » en prenant des gènes codant la fameuse « spicule », la protéine désormais devenue célèbre qui permet au coronavirus de se fixer sur un récepteur des cellules humaines ACE2 et de rentrer ainsi facilement dans notre corps. Différents gènes codant pour différentes spicules ont été greffés sur le génome d’un coronavirus.

On appelle ce genre de travaux des « gains de fonction ». Il s’agit de voir comment un virus pourrait devenir plus dangereux pour l’homme, afin de préparer un antidote s’il le devenait naturellement… C'est, moins, la raison officielle qui est donnée pour ce type d’expériences controversées, car très dangereuses ; elles furent interdites aux États-Unis de 2014 à 2017 et ré-autorisées depuis. En 2015 une étude présentant des travaux de ce type, essentiellement réalisée aux États-Unis avant 2014, mais cosignée par la fameuse Shi Zheng-Li, est publiée dans Nature. Cet article a attiré l’attention il y a un peu plus d’un an, puisqu’une note de l’éditeur a été ajoutée en mars 2020 sur le site de la revue Nature : « Nous savons que cet article sert de base à des théories non vérifiées selon lesquelles le nouveau coronavirus responsable du Covid-19 a été créé en laboratoire. Rien ne prouve que cela soit vrai. »

Mais il y a un autre problème : en 2012 six ouvriers chinois travaillant dans une cave pleine de chauves-souris du Yunnan eurent une étrange maladie pulmonaire. Trois d'entre eux moururent. De nombreux prélèvements furent effectués dans cette cave, notamment un coronavirus intitulé RATG13. Publié par le laboratoire de Wuhan en février 2020, il s’agit du virus le plus proche de celui du Covid-19 actuellement connu, mais pas assez proche pour être son ancêtre direct.

On remarqua alors qu’en 2016 un morceau seulement du génome de ce virus a été publié sous le nom RA4991. Shi Zheng-Li nous dit en juin 2020 qu’il s’agissait simplement d’un nouveau nom pour le même virus. Or, la fameuse thèse de 2017 montre une différence importante entre les séquences du RATG13 et du RA4991, et devinez où ? Justement dans les gènes qui codent pour la fameuse spicule !

Cette différence significative entre deux versions du même virus est pour l’instant totalement inexpliquée. Plus encore, l’analyse des autres mémoires montrent que 30 échantillons ont été prélevés sur les ouvriers infectés alors que, jusqu’ici, ce chiffre n’était officiellement que de 13.

Encore plus fort, il n’est pas possible aujourd’hui de vérifier exactement ce qu’est le RATG13, car le laboratoire dit ne plus avoir les échantillons originaux ! Puis en novembre 2020 le laboratoire de Wuhan « avoua » que 8 autres coronavirus (aux génomes non encore publiés) avaient été trouvés dans cette cave et ramenés à l’institut.

Au moment où ces documents sont apparus, une lettre collective a été publiée dans la revue Science pour affirmer qu’il fallait traiter sur un pied d’égalité l’hypothèse de l’origine naturelle et de l’origine non-naturelle du Covid-19. Or, parmi les signataires, se trouve Ralph Baric, l'un des plus grands experts mondiaux des coronavirus, et surtout… l’auteur principal du fameux article de 2015 !

Tout ceci ne prouve pas que le Covid-19 soit issu d’une expérience risquée effectuée par un thésard du laboratoire de Wuhan. Mais cela monte qu’une telle possibilité n’est nullement absurde, alors qu’elle fut considérée durant un certain temps comme étant tout à fait complotiste.


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