La Sélection du jour | Quand l'AFP "plante" la plante (n°947)
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Santé

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Quand l'AFP "plante" la plante

Par Louis Daufresne - Publié le 27 avril 2020

Le 23 avril, l’Agence France-Presse envoyait à ses clients le mail suivant : « Dans les circonstances exceptionnelles de cette crise sanitaire mondiale, l'urgence des faits et de la lutte contre la désinformation est primordiale. C'est pourquoi nous mettons à votre service l'expertise de nos journalistes et de notre réseau de la cellule Fact-Checking, et vous proposons un mois d'accès gratuit sans engagement à nos dépêches multimédia Fact-Check. » Fort bien. L’infox pullule sur le virus, ce qui fait que l’opinion, après 40 jours de confinement, ne sait toujours pas quoi penser de sa dangerosité. Les journalistes ne sont pas infectiologues. Ils ne devraient faire confiance qu’aux personnes probes dont les compétences sont unanimement reconnues. Voilà pour le principe. Autant que l'on put en juger, le Pr Raoult cochait ses cases. Quand le savant français le plus légitime sur le sujet entra en dissidence, cela provoqua un énorme court-circuit cognitif. Et le feuilleton médiatique vira à l’hystérisation voire à l’affaire d’État. Dans ce domaine, la France est championne toutes catégories. Les media affectent normalement le rôle du grincheux contestataire à des personnages frustrés, ratés, extrémistes. Il suffit alors de leur donner la parole pour que ces ingénus discréditent eux-mêmes leur cause.

Que vient faire l’AFP dans tout ça ? Une dépêche datée du 22 avril et signée de Johannesburg traitait de « la médecine traditionnelle africaine [qui] monte au créneau face au coronavirus ». C’est un papier fourre-tout qui passe en revue toutes sortes de pharmacopées. Un petit détour par la littérature s’impose à ce stade. Dans Artefact (Albin Michel, 2007), Maurice Georges Dantec (1959-2016), écrivain baroque et barje, livre une assertion lumineuse : « Si tu veux cacher une aiguille, ne la planque pas dans une meule de foin. Cache-la dans un tas d’aiguilles. » Pour nuire à la vérité, il ne faut pas la dissimuler mais la mélanger à du mensonge, à de l’absurdité, à de la spéculation, à du fantasme, à de la paranoïa. La galaxie complotiste sert à ça : à « cramer » la vérité, à empêcher qu’une info gênante soit perçue comme légitime, audible et digne d’être écoutée. En politique, le Front national joua ce rôle ingrat pendant 30 ans. C'était la condition de sa survie. Tous les sujets dont il se faisait l’écho se retrouvèrent extrémisés pour que nul homme politique respectable ne pût s'en saisir. Règle de base : ce qui importe n’est jamais ce qui est dit mais qui le dit. C'est encore plus vrai à l'heure du grand n'importe quoi des réseaux sociaux.

Retour à l’AFP et à sa dépêche sur l’Afrique. La vérité y est mélangée au charlatanisme. Je n’accuse pas le correspondant d’avoir fait exprès mais présuppose plutôt son ignorance (qui n’excuse pas tout). Pourtant, ça commence bien. Le premier paragraphe porte sur l’artemisia, une plante « à l'efficacité scientifiquement prouvée contre le paludisme », relève l’agencier. Le président malgache Andry Rajoelina s’en fit récemment le VRP. La prenant en décoction, l’aventurier Alexandre Poussin guérit de ses crises au cours de son Africa Trek (2001-2004). Il en parle très librement. Très connue des Chinois, la plante (interdite chez nous !) est mal vue par l’OMS et les gros laboratoires. France 24 diffusa un excellent documentaire à ce sujet intitulé Malaria Business. Aujourd’hui, l’artemisia constitue une piste de traitement peu cher et accessible pour des pays dépourvus d’offre hospitalière. Et surtout une piste sérieuse, et pas fantaisiste. La suite de la dépêche anéantit cet espoir en dissertant sur tous les « remèdes des anciens », « les infusions à base d'ail et de gingembre » qui n’ont aucune chance – et peut-être à tort – de se voir reconnus pour leur pertinence scientifique. On sait qu’il y a des charlatans qui, « une main sur le cœur et (…) l'autre sur le porte-monnaie », profitent du désarroi et de la crédulité des populations pauvres. Cette vérité-là ne doit pas venir discréditer un principe actif. Le mot « traditionnelle » accolé à celui de « médecine » n’est pas risible en soi. Comme pour tout, il exige du discernement, pas de la confusion.


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