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Société

La synthèse

Pubertaires de tous les pays, unissez-vous !

Par Louis Daufresne - Publié le 16 août 2019

C’était il y a 50 ans, du 15 au 18 août 1969 : une foule de 500.000 jeunes aussi chevelus qu’aux temps bibliques se rassemblaient dans un champ de luzerne du comté de Bethel (État de New York) pour « trois jours de paix et de musique » et surtout d’extase : « Promène-toi (…) sans voir un gratte-ciel ou un feu rouge. Fais voler un cerf-volant. Fais-toi bronzer. Cuisine toi-même tes repas et respire de l'air pur », disait alors la publicité du Festival de Woodstock. Comment ne pas être en phase avec de pareils commandements, à l’heure où la cupidité ruine l’humanité et dévaste la planète ? Et pourtant, un demi-siècle plus tard, le Flower Power semble ne plus embrayer sur l’opinion. France Info le dit : « les organisateurs du légendaire festival hippie d'août 1969 [qui] rêvaient d'organiser un "remake" pour ce 50e anniversaire, [ont dû] annuler l’événement après de multiples défections et changements de lieu. »

Pourquoi un tel échec ? La raison avancée est d’ordre sécuritaire : des rassemblements d’une telle ampleur seraient devenus impossibles à l’ère des détecteurs de métaux, des fouilles de sacs, « dans un pays hanté par la peur des fusillades et des attentats ». En clair, si Woodstock ne peut être réédité, c’est à cause de la très puissante NRA (National Rifle Association). De Las Vegas à El Paso, trop d’armes circulent aux États-Unis pour que des pacifistes « canal historique » prennent le risque de rabattre le gibier de la prochaine tuerie. Pourquoi ce problème-là ne posait-il pas en 1969 ? Les organisateurs ne le disent pas.

Les hippies cassèrent les codes de la société bourgeoise mais ce que les individus « gagnèrent » dans la sphère privée, la collectivité devait le perdre dans le domaine public : de moins en moins de libertés seraient accordées et le contrôle social ne cesserait de se renforcer. Aujourd’hui, la peur régit tellement nos sociétés que le Festival de Woodstock – même si je n’étais pas né quand il eut lieu – nous rend nostalgiques d’une époque où, pour le dire vite, les choses étaient plus faciles. Et pourtant, sur le papier, il y avait beaucoup plus de raisons d’avoir peur à ce moment-là : l’apocalypse nucléaire hanterait encore les esprits jusqu’à la crise des euromissiles des années quatre-vingts. Woodstock, c'était des centaines de milliers de jeunes, sans portables ni réseaux sociaux, qui pouvaient se retrouver au hasard d’une prairie, en accès illimité, les pieds dans la boue et le sourire naïf. L’annulation de ce « remake » illustre l’état d’une société où, manifestement, les armes (non pas nucléaires mais privatives) s’opposent aux « fleurs », la liberté des uns étant le seul obstacle à la liberté des autres. Toutes les libertés ne sont pas compatibles, ce qui invalide la posture anarchiste. De tout temps, il existe un ordre établi. Le supprimer n’a pas de sens ; le renverser et le remplacer oui.

Nonobstant le caractère commercial de ce festival hippie, les pubertaires eurent le sentiment de vivre un événement de nature révolutionnaire. Bien que John Lennon en fût absent, l’auteur d’Imagine incarna ce moment de l’histoire lorsque son biographe lui fait dire : « La foule du festival s'est rassemblée pour fonder une nouvelle église... Elle disait : "Nous croyons en Dieu, nous croyons en l'espoir et en la vérité, alors nous voici, vingt mille ou deux cent mille d'entre nous tous réunis et en paix." » (Philipp Norman, John Lennon : une vie, Robert Laffont, 2010). Au lendemain de la fête de l’Assomption, grande fête pour vacancier en polo, peut-on oser cette remarque ? Avec Woodstock, une énième hérésie chrétienne était née et John Lennon, en pleine guerre du Vietnam, y avait puissamment contribué : cette volonté de refaire le monde par un retour à l’origine symbolisée par la nudité, et une nouvelle trinité : sexe, drogue et rock n’ roll. Dieu, l’amour, la paix, la vérité, tout cela se vidait de toute sacralité pour se remplir d’humanisme. Nous vivons toujours dans ce moment religieux dont l’Église essaie de tirer parti comme elle peut quand elle organise les Journées Mondiales de la Jeunesse (JMJ), qualifiées par le monde profane de « Woodstock catho ».

La question sécuritaire n’explique pas à elle seule l’annulation de ce « remake ». L’histoire ne repasse pas les plats, dit-on. Woodstock remplit son usage dans l’effervescence des années soixante qui dynamitèrent en musique toutes les évidences héritées du passé occidental. L’œuvre étant largement accomplie, le plat aurait eu un goût de réchauffé. Cette rébellion carburait à la nouveauté – qui est l’essence du capitalisme : The Who, Jimmy Hendrix, Joan Baez ou Janis Joplin n’ont plus rien de sulfureux, tous les tabous comportementaux ayant sauté (à l’exception de la question raciale). Comme l'affirmait la revue Rolling stone, le rock 'n' roll fut « le centre énergétique d'une nouvelle culture et d'une jeunesse en révolution ». Woodstock, Monterey, l’île de Wight : qui en parle aujourd’hui comme Lourdes ou La Mecque ? Et pourtant, bien loin de Moscou, les prophètes Lénine et Lennon y firent la vraie révolution, sans parti politique, sans discours électoraux, sans manifeste idéologique, sans coup d'État, sans recours à la violence. Son arme ? Comme le joueur de flûte d’Hamelin, il s’agit de l'extraordinaire pouvoir hypnotique que le rock exerça sur une jeunesse sevrée d’idéal et laissée à l’abandon consumériste. Pour les pubertaires de tous les pays, Woodstock représenta cette capacité à réveiller et à déchaîner des pulsions archaïques que le système social canalisait ordinairement. Mais quelle table ont-ils renversée au bout du compte ? Aujourd’hui, refaire Woodstock est impossible, malgré la nouvelle religion planétaire de l’écologie. La partie est finie et le rêve n’est plus. Il ne reste que la rave party à Ibiza ou ailleurs, la transe électronique, froide et artificielle, comme la drogue de synthèse qu’on y consomme. Et si on appuyait sur la touche reset ? L'harmonie a besoin de nouveaux accords.


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