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Eglise

La synthèse

Pie XII, l'incompris ?

Par Louis Daufresne - Publié le 02 mars 2020

Pendant qu’un virus électrise les media du monde entier, la fièvre s’empare du petit monde des spécialistes du Saint-Siège. Car les archives sur le pontificat du pape Pie XII (1939-1958) se sont ouvertes aujourd’hui à quelque deux cents chercheurs qui étaient inscrits pour les consulter. Et ce après un inventaire qui a pris quatorze années de travail aux archivistes du Vatican ! Un total de 120 fonds est enfin devenu accessible, divisé en 20.000 unités, représentant des millions de pages. De quoi s’occuper pendant une vingtaine d'années !

Cette ouverture était réclamée depuis des décennies par les historiens et les organisations juives. Mais sera-t-elle à la hauteur des attentes qu’elle suscite ? Si les archives de la Seconde Guerre mondiale ont déjà été en grande partie publiées par le Vatican, les chercheurs auront un accès direct à un plus grand nombre de documents et surtout, pour la première fois, aux archives de l'après-guerre, celle de la censure d'écrivains et de prêtres trop inspirés du communisme. Pour la phase polémique de l'Holocauste, le Vatican avait déjà publié l'essentiel voici quarante ans, dans onze volumes compilés par des jésuites. Malgré tout, des pièces manquaient. Interrogé par l’AFP, l’historien Hubert Wolf se réjouit d'apprendre l'existence de nouvelles pistes, comme celles d'un « secrétariat particulier » du pape, des notes écrites par 70 nonces, des appels à l'aide d'organisations juives ou encore des communications avec le président américain Franklin Roosevelt. Au sujet des massacres antijuifs, « ce qui nous intéresserait, c'est de savoir quand il l'a su pour la première fois et quand il a accordé du crédit à cette information », confie Hubert Wolf. Si le « silence de Pie XII » obsède les spécialistes, « il n'est pas sûr que l'ouverture des fonds du Vatican soit de nature à mettre fin à [cette] controverse », précise Philippe Chenaux, historien et biographe de Pie XII. En effet, ajoute-t-il, « l'apport majeur de la documentation (…) concerne l'après-guerre. (…) La fin des années 40 et 50 représentaient jusqu'ici l'angle mort de l'histoire du pontificat ». La polémique démarra après la mort de Pie XII dans les années 1960. Au bout de 16 ans de labeur, quatre prêtres jésuites livrèrent en 1981 onze volumes de documents. En 1999, une commission mixte juive-catholique de six historiens, chargée de trancher, réclama plus d'accès aux archives du Vatican. C’est désormais chose faite.

Pourquoi en « veut-on » à Pie XII ? On peut identifier trois points :

L’antijudaïsme. S’il réprouve l'antisémitisme hitlérien, Pie XII est aussi un produit d'un enseignement antijudaïque avec lequel rompt le Concile Vatican II (1962-1965). Ses détracteurs lui reprochent d’avoir gardé le silence lorsque le 16 octobre 1943, les Allemands raflent plus d'un millier de juifs de Rome. « Beaucoup (…) ont été sauvés dans des couvents, concède David Kertzer, mais pourquoi ont-ils été assassinés par des personnes qui se disaient chrétiennes ? », s’interroge l’expert américain. Hubert Wolf souligne que Pie XII reste « très en retrait après la guerre, en ne disant rien sur la Shoah ». « Et pourquoi ne reconnaît-il pas la création de l'Etat d'Israël en 1948 ? », demande-t-il.

L’anticommunisme. Pie XII est vilipendé pour n'avoir jamais condamné explicitement l'extermination en cours des Juifs par les Nazis. « La lutte contre le bolchevisme mondial est le but principal de la politique allemande », s’écriait Joseph Goebbels en 1937. Son « silence » s’expliquerait aussi par la volonté de ne pas entraver l’Allemagne dans sa « croisade » contre l’URSS. Le 24 décembre 1942, dans un long message radiophonique de Noël, Pie XII évoque les « centaines de milliers de personnes, qui, sans aucune faute de leur part, et parfois pour le seul fait de leur nationalité ou de leur race, ont été vouées à la mort ou à une extermination progressive ». Ce message, en italien et retransmis une fois, n’est pas forcément entendu ni compris par les catholiques allemands. « Après la guerre, Pie XII affirma à un ambassadeur britannique : j'ai été très clair. Et l'ambassadeur lui répondit : je ne t'ai pas compris », relève Hubert Wolf.

L’antimodernisme. Son visage émacié, coiffé de la tiare, inspire à Eugenio Pacelli une attitude hiératique, mêlant dignité et austérité. Le progressisme des années 1960 joue sur cette image comme d’un repoussoir pour faire de Pie XII le dernier monarque de l’Église du XIXe siècle. Le marxisme flamboyant de l’époque entend liquider cet héritage symbolique.

Son procès en béatification est ouvert depuis 1967. L'Église défend un « juste » qui contribua au sauvetage de plusieurs milliers de Juifs. Le Saint-Siège estime que la prudence verbale du pape évita des représailles envers les catholiques en Europe. « Il savait qu'il devait parler et pourtant la situation le lui interdisait », fit observer Benoît XVI qui le proclama « vénérable » fin 2009.


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