La Sélection du jour | Petit voyage en Touraine (n°770)
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Bioéthique

La synthèse

Petit voyage en Touraine

Par Louis Daufresne - Publié le 02 octobre 2019

Êtes-vous homo ou hétéro ? Si vous écoutez la radio en direct, vous êtes… homo. Car la radio est un media homochrone. En écoutant le flux, on ne peut jamais le remonter sur le moment même, alors que tout lecteur peut se repasser un texte à sa guise. Media de l'instant et du matin, la radio se reçoit sur le mode de l’intimité. On est marqué par ce qui plaît ou déplaît. Un auditeur qui réagit se livre en vérité. Quand Jean-Louis Touraine, rapporteur de la loi bioéthique, s’exprime 40 minutes dans le 7-9 de Radio Notre Dame, on peut y voir un événement, un coup ou une provocation (surtout le jour de la fête de Sainte-Thérèse de Lisieux). Un catholique peut se sentir trahi, blessé. L’épiderme de sa foi lui parle tout de suite de la lutte à mort entre le maçon et le charpentier. Je ne m’étendrai pas sur ce point et me limiterai, à partir de tous les messages reçus, à tirer la leçon bien banale que tout pouvoir réside dans le langage :

Nombreux sont encore les auditeurs à littéralement désosser la rhétorique de Jean-Louis Touraine, dont le calme désarçonne une opposition à la PMA souvent vindicative, fébrile et anxiogène, totalement focalisée sur la « rupture anthropologique », version catho de l’effondrisme ambiant. Comme s’il portait toujours sa blouse blanche, ce professeur de médecine très urbain parle en toute chose du haut de son autorité, sans condescendance mais avec une parfaite assurance. Sa petite moustache joviale le fait ressembler sur certaines photos avec le professeur Jérôme Lejeune, ce qui créerait presque une forme de confusionnisme, d’autant que toute la revendication autour du désir d’enfant se fait au nom de l’amour... Certains auditeurs en ressortent essorés voire paniqués, comme si un virus mental avait parasité le logiciel de leur conscience. Voici un message : « Il discute, discute, discute tout en faisant allègrement des glissements sémantiques, des sophismes, des universels de cas particuliers, des ellipses, hyperboles et autres raccourcis bien travaillés. Ne vous laissez pas prendre au piège de sa rhétorique ! Sous l'aspect d’une personne qui ne s'emporte jamais, qui est dans une maîtrise totale de sa pensée, il impressionne le quidam qui n'a jamais exercé son propre esprit critique. Jean-Louis Touraine a le discours d’un praticien qui connaît les mécanismes psychologiques des patients. Il s'entraîne à débattre comme d'autres préparent un 10 km ou une épreuve de math. » Un autre auditeur tout aussi électrisé propose d’aller plus loin : « Depuis ce matin je n'ai pas cessé de réfléchir à la façon dont on pourrait profiter de cet entretien que vous avez eu avec cette personne. Vous devriez organiser un débat consacré uniquement à décortiquer l'argumentaire de M. Touraine, pour ouvrir en tout grand les yeux et les oreilles de vos auditeurs. Avec 7 ou 8 professionnels du langage, on doit pouvoir sortir quelque chose de très consistant. Et ensuite il faudrait en faire un article à diffuser largement, dans toutes les langues, sauf celle de bois, bien-sûr. Ça aurait un impact retentissant. Dans toutes les strates de la société... » Rien que ça.

Ces deux réactions montrent deux choses :

- la radio est vraiment un media d’information. Sans le parasite de l’image, la parole tombe à chaud dans le cerveau en alerte. Sans filtre, sans les artifices des réseaux sociaux. Comme l’eau pure d’un ruisseau de montagne, elle s’écoule dans le flux auquel elle donne sa vie ;

- le public a conscience que le langage est une arme qui sert à tuer l’adversaire. Quand on entend tous les dimanches que « la parole libère », il peut être traumatisant de faire une autre expérience. Certains iront jusqu’à dire que « les fils de ce monde sont plus habiles que les fils de lumière ». Pourquoi pas ? Cette phrase ne saurait constituer un alibi à la désertion intellectuelle.

Toute idée repose sur les oppositions qu’elle structure. Jean-Louis Touraine distingue ainsi un vieux monde apeuré, peu intelligent et reclus dans ses « traditions » (mot qu’il prononce à plusieurs reprises) d’une humanité pensante, sûre d’elle-même et pleine de promesses. Rien de bien original. L'espérance est en lui et c'est sa force. Sa filiation (si je puis me permettre ce mot) au XIXe siècle, à 1789 même, apparaît limpide. Partant de là, tout est permis et aucun modèle ne doit régir les comportements, ce qui est en soi une façon d’en imposer un. Comme l’avenir, par définition, est indéchiffrable, Jean-Louis Touraine se fait fort de l’inscrire dans la suite logique des progrès accomplis jusque-là. Cette linéarité ne va pas de soi. Le progrès ne décrit pas une trajectoire comme le ferait une autoroute sans sortie et à sens unique. On ne peut jamais faire abstraction de sa croyance. Pour Jean-Louis Touraine, le progrès est une démarche visant à s’émanciper d’un passé dominé par l’ombre du Père, même si celui-ci peut lui fournir à la demande quelque caution étonnante. Ainsi, cet autre message d’un auditeur : « Grâce à vous, j'ai appris qu'il y avait eu « beaucoup de GPA dans la Bible » et M. Touraine de ne nous en citer que deux : Abraham et Sarah et Rachel et Jacob. Toutes les deux étaient selon lui condamnables car c'était des GPA de « soumission ». Quelle abomination par rapport à la GPA « altruiste » ou « éthique » que proposeront les lois à venir ! »

On sait que la vigilance quant au choix des mots s’impose tout particulièrement dans le champ complexe de la bioéthique. Jean-Louis Touraine sépare la notion comme il le ferait d’une cellule : il n’y a plus de GPA mais deux types de GPA. L’éthique vient les distinguer sur les bases d’un humanisme dont on ignore la source et qui paraît bien fragile face aux instincts économiques que libère la technoscience. Cette division n’est pas la première du genre : en 2000, Lionel Jospin prit soin de distinguer le clonage dit « thérapeutique » (fabriquer des tissus pour soigner des patients atteints de maladies incurables) du clonage dit « reproductif » (produire en grand nombre des êtres identiques). En instituant de cette façon un « bon » et un « mauvais » clonage, le Premier ministre de Jacques Chirac réussit la prouesse de satisfaire aux vues les plus avant-gardistes sans effrayer l'opinion. Car les media peu scrupuleux ou peu vigilants s'empressèrent d'affirmer que le clonage allait rester interdit, alors qu'en lui assignant un objet thérapeutique, Lionel Jospin le rendait moralement acceptable.

La distinction thérapeutique/reproductif est-elle « une escroquerie intellectuelle », pour reprendre l'expression du ministre de la Santé d’alors, Jean-François Mattei ? Outre que le second terme relève du pléonasme (le clonage est, par définition, reproductif), peut-on définir une technique mal maîtrisée par l'usage auquel on promet de la restreindre ? Les principes dont elle s'inspire et ceux qu'elle remet en cause n’entrent-ils pas dans la réflexion ? Avec la GPA « éthique » et « commerciale », on assiste déjà à une présentation sémantique comparable. Et un certain mystère demeure sur l'humanisme laïc et ce qu'il signifie vraiment.


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