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Société

La synthèse

La #LigueduLol va-t-elle déclencher une vague #MeToo dans les médias ?

Par Judikael Hirel - Publié le 13 février 2019

Elles s’appellent Aïcha, Capucine, Daria, Florence, Mélanie ou Nora. Jeunes journalistes ou blogueuses, pour la plupart féministes, elles voyaient les réseaux sociaux comme une rampe de lancement ; ils seront le tombeau de leur carrière. Aujourd’hui elles parlent de ce qu’elles ont subi jusqu’en 2012. Et cette parole libérée fait un "effet Cahuzac" : on apprend que les journalistes qui les harcelaient sur le Net appartiennent aux rédactions de Libération, de Slate, des Inrocks ou du Huffington Post, des médias "vertueux" dont la vocation est de dénoncer le sexisme, la misogynie, l’homophobie et le racisme. Plus Tartuffe, tu meurs…

On ne sait pas qui est derrière cette affaire, pourquoi celle-ci sort maintenant et s’il s’agit d’un règlement de comptes interne à Libération. Car c’est CheckNews, le site de vérification de faits de Libé, qui tire le premier contre des hommes de son propre camp. Vendredi dernier, ses limiers révèlent que deux de leurs collègues avaient animé un groupe privé Facebook baptisé "Ligue du LOL" (pour "mort de rire"). Créé dans les années 2000, cette confrérie de potaches rassemble une trentaine de jeunes journalistes, "pubars" et autres communicants. Comme beaucoup d’accrocs du Net, ils "se lâchent". Et les choses dérapent jusqu’à l’abjection. En meute, ce boys club lance des "raids numériques" contre qui bon leur semble, surtout des collègues et des militantes féministes, replètes en particulier. À coup de montages obscènes, de canulars, d’insultes, de fausses propositions d’embauche et même de menaces de mort, ils terrorisent de potentiels concurrents. "J'ai vu que certaines personnes étaient régulièrement prises pour cible mais je ne devinais pas l'ampleur et les traumas subis", confie platement le rédacteur en chef web des Inrocks. Pendant qu’ils grimpent dans les rédactions, leurs victimes galèrent et pleurent en cachette, comme l’illustre le témoignage de Daria Marx. Le comble du cynisme, c’est que tout ce monde-là se fréquente plus ou moins sans divergences idéologiques. Un collègue qui vous azimute à distance peut très bien vous sourire le lendemain en vous croisant... Lâcheté et misère des réseaux sociaux, le refrain est connu. Mais cette histoire va bien au-delà, au moins sur trois aspects :

Le premier, c’est la délation. Dans l’ADN d’un certain milieu militant, on prend le pli de traquer les déviants. Cette méthode policière est bien antérieure aux réseaux sociaux. Guy Debord, théoricien de la Société du spectacle, le disait déjà : "je ne suis pas un homme de gauche ; je n’ai jamais dénoncé personne." Des harceleurs sortaient d’écoles de journalisme reconnues par la profession et certains y enseignaient même. Qu’y ont-ils appris en termes de déontologie pour se livrer à de telles chasses à la femme ?

La deuxième, c’est la dérision. Biberonnée aux Guignols de l’info et à la culture Canal, la #LigueduLol, "c'est l'histoire de losers, des mecs qui se gargarisaient de pouvoir se moquer d'autres personnes", relève consterné le secrétaire d'État au numérique, Mounir Mahjoubi. Sauf qu’ici, on ne rit pas avec mais on rit de. Et à ceux qui sont dans le "camp du bien", cet humour-là procure un visa d’impunité, lequel est justement mobilisé pour asseoir la domination. Il s’agit de "conforter cette homosocialité masculine", analyse la sociologue Marlène Coulomb-Gully, spécialiste des rapports hommes-femmes dans les médias. Au Huffington post, un groupe privé sur la messagerie Slack, baptisé "Radio Bière Foot", [était] réservé aux hommes de la rédaction, et, pointe Libé, (…) servait de "défouloir sexiste, raciste et homophobe, notamment pour insulter les collègues femmes de la rédaction". Comment expliquer que ces tares réservées aux Bidochon qui "fument des clopes et roulent au diesel" se retrouvent dans les temples de la bien-pensance parisienne ?

On peut se risquer à une hypothèse : le poids de l’idéologie "vertueuse" : elle écraserait tellement les rédactions que les journalistes la dézingueraient en cachette à coups de canon. Un retour du refoulé barbare et archaïque : "Il y a, écrit Marlène Coulomb-Gully, la mise en scène d'un entre-soi masculin qui rappelle celui des réseaux qui ont structuré pendant longtemps la société : le bordel, la caserne, les vestiaires, l'internat, des lieux où se forgeaient la personnalité masculine autour de valeurs comme la prise de risque, la performance et la posture à l'égard des femmes, et qui ont en partie disparu." Cette homosocialité (voire plus ?) du groupe privé pallierait virtuellement l’absence de cadre d’éducation virile pour se souder dans le rejet du féminisme, perçu comme une menace depuis les affaires Weinstein et Baupin.


"Des groupes comme ça, il en existe dans quasiment toutes les rédactions", assure Aude Lorriaux, journaliste et porte-parole du collectif Prenons la une, qui milite pour l'égalité professionnelle dans les médias. Peut-être. Les femmes ne sont pas forcément mieux traitées ailleurs. On constate simplement que l’affaire éclate dans des rédactions polarisées par les questions d’orientations sexuelles.
Sommes-nous à la veille d’un grand déballage sur la sale guerre que "l’entre-soi masculin" ferait aux féministes sur le Net pour défendre sa position ? Ou ne serait-ce pas plutôt les femmes qui, prenant le pouvoir, commencent à sortir les dossiers et à purger le monde de tous les mâles blancs ? Si le mal est profond, on devrait pouvoir le vérifier rapidement.


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