La Sélection du jour | Pape François : de quoi je me Mélenchon ? (n°1093)
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Pape François : de quoi je me Mélenchon ?

Par Louis Daufresne - Publié le 14 octobre 2020

Dans une précédente LSDJ (n°1089), nous parlions du pope bashing d’Éric Zemmour sur Cnews. Aujourd’hui, regardons du côté du pope loving de Jean-Luc Mélenchon. Dans l’un et l’autre cas, c’est l’encyclique Fratelli Tutti qui fait réagir. Pour le premier, le pape François « brade l’héritage » au moment où l’Europe aurait le plus besoin de se réarmer (spirituellement, précisons-le). Pour le second, c’est l’inverse : Tous frères valorise le fonds catholique. Il ne s’agit pas d’être dupe d’un éloge facile – qui ferait des cathos le dindon de la farce et le corbeau de la fable. La tribune que le chef de La France insoumise fit paraître dans La Vie mérite d’être lue simplement pour ce qu’elle dit d’intéressant. Mélenchon estime d’emblée qu’elle « peut ouvrir un salutaire temps de réflexion partagée ». Le tribun se désigne ainsi lui-même car on voit mal quelle réflexion pourrait être partagée avec les esprits les plus obtus de son entourage, comme son porte-parole Danielle Obono. Avec le catholicisme, Mélenchon est dans un rapport à la « je t’aime, moi non plus », alors que ses (petits) camarades le vivent sur le mode « je te hais, n’en parlons plus ». Ainsi le patron de LFI ne fait valoir que sa seule opinion. Il est même obligé de se protéger contre les siens quand il écrit que sa tribune ne relève pas de « manœuvres électorales ou de reniements de la laïcité comme [il a] pu l’observer au Couvent des Bernardins sur l’initiative du président de la République ».

Plusieurs éléments caractérisent son propos :

Mélenchon reconnaît « l’influence intellectuelle qu’exerce le catholicisme sur près d’un milliard et demi de consciences dans le monde », alors qu’une partie importante des catholiques européens, affligés par leurs églises vides, ne voit plus dans Rome le siège d’une quelconque puissance. Du reste, ces mêmes catholiques tentent de privatiser une papauté qui leur échappe pour la première fois – et qui ne les regarde même plus, ce qui rend la situation bizarre. La forte immigration africaine et le remplacement de population qu’elle induit mécaniquement font sonner l’alarme du survivalisme. Le cri de ces Européens-là rend de plus en plus inaudible tout discours à vocation universaliste. Or, si la peur est nationale, le problème est mondial. Cet adjectif sert trop souvent d’alibi à nos gouvernants pour ne rien faire à leur niveau, cela est vrai. Cependant, si Mélenchon se retrouve dans les propos du pape, c’est que l’un et l’autre raisonnent à l’échelle du système économique global, le « modèle néolibéral » aux lois duquel nulle société, petite ou grande, n’échappe. En bref, ils remontent à la source des maux, voire du chaos, notamment sur la question migratoire. C’est un fait que « la société toujours plus mondialisée nous rapproche, mais elle ne nous rend pas frères », écrit le pape. Si l’argent circule librement, pourquoi les hommes n’en feraient-ils pas autant ? Leur migration vise à conquérir les lieux où la richesse se pose. Pourquoi ce mouvement serait-il pacifique ? Mélenchon le sait et compte capitaliser sur l’errance des masses livrées à notre société anonyme et peureuse. Ce n’est pas l’intention du pape.

Second point : Mélenchon explore la notion de « peuple ». Ce mot lui est commun avec les identitaires et avec le pape des pauvres. Chez lui, le postulat est que « le peuple est une construction sociale et culturelle ». Une manière de dire qu’il ne dissocie pas le peuple de la critique du néolibéralisme. Le chef de LFI invalide ainsi la vision honnie du populisme, simplement identitaire. Appartiennent au peuple ceux qui luttent contre l’oligarchie. Piégé par son postulat, l’idéologue rend toujours hommage au système qu’il combat puisqu’il fait de celui-ci la cause unique du mal, ce qui est une forme d’aliénation.

Le pape lui donne-t-il raison ? Certes l’encyclique récuse les « groupes populistes fermés » et plaide pour un peuple ouvert. Certes, l’Église ne voit pas la société comme la somme d’intérêts individuels. Certes, son option préférentielle pour les pauvres l’amène à la défense des plus faibles (ce dont tout bon marxiste n’a cure en soi). Mais dans la vision pontificale, le peuple n’est la propriété d’aucune définition exclusive et encore moins instrumentale. C’est le désintéressement qui caractérise les propos d’un pape. Pour Mélenchon, le peuple ne sert qu'à se révolter. Un marxiste ne se réfère à rien de durable, de substantiel, de différenciant. C'est un levier dialectique. À l’heure de l’écologie globale, pourquoi le peuple se ne définirait-il pas aussi sous l’angle de son origine, de son essence, de ce qui le distingue radicalement ? La biodiversité touche aussi l'espèce humaine, non ? Et pourquoi un peuple ne mériterait-il pas d’être reconnu comme on le fait d'une espèce protégée, qu’il vive en Europe ou en Amazonie ? Cette question est jugée très dérangeante sans que personne ne dise pourquoi.


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