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Eglise

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Pacs Romana

Par Louis Daufresne - Publié le 23 octobre 2020

Il y a ce qu’on dit et la manière dont c’est reçu. Entre les deux, on trouve les media et les milliards de gens qui n’écoutent qu’eux ou presque. Dans l’affaire dite de « l’union civile », l’AFP juge que le pape François opère « un changement radical par rapport à ses prédécesseurs ». Info ou intox ? Il est difficile de se prononcer sur l’analyse qu’en font les gens. Si on écoute France Bleu Quimper, « les fidèles rencontrés au pied de la cathédrale sont (…) favorables à une évolution profonde de leur religion ». Et de citer Marie-José : « Voir les gens heureux. C'est le plus important. Et ça ne me dérangerait pas qu'on puisse voir des mariages religieux de couples homosexuels. »

Bref, pour s’inspirer du théologien moraliste Xavier Thévenot cité par La Croix, il est probable que l'opinion assimile les propos du pape à une « flexion de la norme ». À tort ou à raison ? Les esprits s’échauffent là-dessus et c’est cela qui aurait pu/dû être évité.

Que dit le pape dans ce documentaire qui lui est consacré (Francesco, réalisé par Evgeny Afineevsky? « Les personnes homosexuelles ont le droit d'être en famille. Ce sont des enfants de Dieu, elles ont le droit à une famille. Ce qu'il faut, c'est une loi d'union civile, elles ont le droit à être couvertes légalement. J'ai défendu cela. » Commentaire du Parisien : « Rien de nouveau pour les uns, séisme pour les autres. » Et c’est bien là le problème : l’équivoque. Il y a ainsi deux cadres interprétatifs :

1. Ceux qui font dire au pape ce qu’il n’affirme pas (« le séisme »). C'est l'aile conservatrice. En parlant ainsi, François désavoue à la fois sa mobilisation sur les sujets sociétaux et l'attachement qu'elle porte à Benoît XVI, son pape de cœur. En 2003, quand il était préfet pour la Congrégation pour la doctrine de la foi (le gardien du dogme), Joseph Ratzinger publia un document officiel présumé inamovible : « reconnaître légalement les unions homosexuelles ou les assimiler au mariage, signifierait non seulement approuver un comportement déviant, et par conséquent en faire un modèle dans la société actuelle, mais aussi masquer des valeurs fondamentales qui appartiennent au patrimoine commun de l'humanité. » Dans La Croix, le père Laurent Lemoine, théologien, estime qu’« il est trop tôt pour parler de rupture ». Mais si c’est juste une question de temps, c’est que la rupture est déjà là... D’autant que la sortie papale n’arrive pas de nulle part : « Les péchés les plus légers sont les péchés de la chair », confiait-il à Dominique Wolton en 2016. Et trois ans plus tôt, dans l'avion qui le ramenait de son premier voyage, au Brésil, François déclarait que « si une personne est gay et cherche le Seigneur avec bonne volonté, qui suis-je pour la juger ? » Toutes ces phrases alimentent un procès d’intention : changer par petits pas la doctrine sur l’homosexualité et habituer la masse des fidèles à ce glissement progressif. Dans le documentaire, le Chilien Juan Carlos Cruz, militant contre les crimes sexuels, se souvient de sa rencontre avec François : « Juan, c'est Dieu qui t'a fait homosexuel et il t'aime de toutes façons », lui dit le pape.

2. Ceux qui affirment que le pape ne pense pas ce qu’on lui fait dire (« rien de nouveau »). Ce sont les légalistes. Ils rappellent que François répondait simplement à une interview. Sur Radio Notre Dame, la théologienne Laetitia Calmeyn, consulteur à la Congrégation pour la doctrine de la foi, parle d’une erreur de traduction : « convivencia civil » Il s’agit non pas d’une « union » mais d’une « cohabitation ». Le pape dit que les personnes de même sexe ont droit à une protection sociale et patrimoniale. Rien de plus. Quant à la famille, elle ne désigne pas celle que devrait fonder un couple gay mais la famille d’origine des personnes homosexuelles – souvent rejetées par leurs parents. Le pape fait rimer conviction et compassion. Cet accommodement raisonnable vise à préserver l’institution du mariage, monopole de l’altérité homme/femme, et non à la torpiller.

Malgré tout, chez bon nombre de gays, la récurrence des prises de parole du pape sur ce sujet suscite l’espoir d’une reconnaissance, comme s’il offrait une réponse à Frédéric Martel (LSDJ n°586). François espère-t-il ainsi changer le regard d’une institution hypocrite plombée par les affaires de pédophilie ? D'autres escomptent beaucoup plus, comme le dit Cyrille de l'association David et Jonathan sur BFM TV.

Quoi qu’il en soit, cette controverse pose la question du statut de la parole. Benoît XVI pouvait déjà en témoigner. À l’ère médiatique, ce qui est vrai n’est pas ce qu’on dit mais ce qui est perçu. C’est le récepteur qui fait la parole et fabrique l’histoire. L’Église le sait depuis Vatican II dont on elle opposa l’esprit à la lettre, comme si l'événement n’avait pas coïncidé avec ce qu’il déclencha. Ce n’est pas la lettre qui compte mais l’énergie que libère son interprétation. Une parole ne vaut que dans le contexte qui va la faire résonner.


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