La Sélection du jour | Nos paysans, champions du monde mais mal aimés (n°819)
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Nos paysans, champions du monde mais mal aimés

Par Philippe Oswald - Publié le 28 novembre 2019

Spectaculaire, cette manifestation des agriculteurs venus avec leurs tracteurs bloquer le périphérique parisien. Ils répondaient à l’appel des syndicats FNSEA (Fédération Nationale des Syndicats d'Exploitants Agricoles) et Jeunes Agriculteurs pour exprimer leur désarroi face aux difficultés économiques qui en acculent certains au suicide, et face à la défiance d’une partie des citoyens pour le monde paysan. Sont-ils vraiment mal aimés des Français, nos paysans ? Non, à en croire les sondages, ils bénéficieraient encore d’une bonne réputation auprès de 85% de leurs compatriotes. Et les 25% plus critiques ne sont pas tous à ranger parmi les extrémistes écolos ou végans qui les insultent ou parfois même les agressent parce qu’ils nous empoisonneraient et « détruiraient la planète ».

Les Français sont en réalité collectivement responsables des pollutions aux engrais et pesticides qu’on reproche aujourd’hui aux agriculteurs de provoquer. Tous les Français, à commencer par ceux qui les gouvernent depuis un bon demi-siècle et… le principal syndicat agricole, la FNSEA, qui de mèche avec les gouvernements et les industriels de l’agro-alimentaire, a contraint les paysans à devenir des « exploitants agricoles » en les lançant dans un productivisme industriel effréné pour nourrir le plus de monde possible à bas prix. Au vu des conséquences sur la nature et sur la santé, la réaction écologique est venue et, souvent, s’est emballée, rivalisant dans la surenchère sur les réseaux sociaux. Après s’être accommodé pendant des décennies d’une « bouffe » toujours moins chère, on somme les agriculteurs de produire « sain » et si possible « bio » … mais toujours à petits prix, d’autant que la grande distribution veille sur ses marges. Résultat : 30% des paysans français gagnent moins de 350€ par mois… autant dire qu’ils meurent même quand ils ne se suicident pas.

Comble de paradoxe mais aussi, espoir à moyen terme, l’agriculture française reste une référence dans le monde : pour la troisième année consécutive, le magazine The Economist classe la France première nation au monde pour le modèle agricole durable. Les efforts de nos paysans qui se sont engagés dans une démarche environnementale et, s’agissant par exemple des éleveurs, ont diminué de 40% les antibiotiques pour leurs bovins en 6 ans, ne sont donc pas totalement méconnus. Il reste que leurs efforts se heurtent à une concurrence déloyale qui ne semble pas près d’être corrigée avec des accords de libre-échange du type CETA : quand 80% de notre cheptel bovin est nourri à l’herbage, 80% des bovins au Canada sont au régime du maïs OGM. Sans compter d’ahurissantes distorsions de réglementations au sein de l’Union européenne qui pénalisent lourdement certains de nos produits au point de menacer leur production : l’éditorialiste économique de BFMTV, Emmanuel Lechypre, cite l’exemple particulièrement frappant du riz pour la culture duquel 6 phytosanitaires sont autorisés en France, contre 18 en Espagne et 21 en Italie… Résultat : le riz italien ou espagnol, beaucoup plus compétitif, menace de disparition le riz de Camargue.

Voudrait-on détruire notre agriculture comme on a détruit notre industrie ? Dans un rapport d’information déposé fin mai 2019, la commission des affaires économiques du Sénat estimait « qu’au rythme actuel de décroissance », la France constatera son premier déficit agricole et agroalimentaire dès 2023. En cause, selon le Sénat, des charges trop élevées, la « surrèglementation » et « des fragilités structurelles » venant plomber la compétitivité de plusieurs filières agricoles.

Nombre de paysans doutent de la volonté ou de la capacité du gouvernement de combattre ces distorsions de concurrence. Ils se demandent si la manifestation du 27 novembre, déroulée sans heurts et aussitôt close par la FNSEA sur la promesse d’être reçue la semaine prochaine par Edouard Philippe, n’était pas un exutoire organisé comme un jeu de rôles entre la FNSEA et le gouvernement. Ce tweet de l’un d’eux résume bien un sentiment partagé : « La FNSEA bloque un peu Paris, le ministre de l'agriculture dit qu'il soutient les manifestants, et hop ! la FNSEA suspend le mouvement. On nous prend pour des demeurés ? »


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