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Politique

La synthèse

Municipales : bleu pâle et pragmatisme vert

Par Louis Daufresne - Publié le 01 juillet 2020

Après les élections européennes, nous avions souligné l’influence que les Verts avaient acquise sur les mœurs (LSDJ n°667). Et celle-ci s’est accrue dimanche dernier, même s’il n’y a pas de vague verte, comme le laissait entendre le tweet de Bernard Sananès, président de l’Institut Elabe :

« Premiers décomptes à affiner dans la nuit sur 265 villes de + de 30.000 hab (en attente de Marseille) et villes préfecture : Droite 150 / Gauche 94 (dont EELV 10 / Centre (dont UDI/Modem/DVC) 14 / RN et app 3 / Autres 4 »

Droite 150 ? Mais qui parle de vague bleue aujourd’hui ? Personne et c’est normal : ce qui compte, c’est la lisibilité et la dynamique d’une idée, son caractère opératoire et l’investissement qu’elle représente à long terme : celle-ci permet-elle d’agréger des forces en vue de la conquête du pouvoir ? Et à ce jeu, Les Verts sont bien mieux armés que la droite :

Prenons trois cas : Thionville (Moselle), Carpentras (Vaucluse), Annecy (Haute-Savoie) :

Thionville : le 19 juin, la région Grand Est donna le nom de Rosa Parks à un nouvel établissement scolaire issu de la fusion des lycées Jean-Baptiste Colbert et Sophie Germain, mathématicienne du XIXe siècle. Une polémique s’ensuivit, bien que ce choix fût sans lien avec l’actualité médiatique puisque celui-ci remontait au début de l’année. Activiste afro-américaine, Rosa Parks représente la lutte pour les droits civiques aux États-Unis. Fort bien. Mais pourquoi mettre à l’encan de grands noms de notre héritage ? Quel sens donner à cet acte politique, alors que les plus jeunes sont déjà pétris par les codes importés d’Amérique ? Ces déboulonneurs de statues ne sont pas des zadistes en dreadlocks. Il s’agit du président de la région Jean Rottner, ex-soutien de Nicolas Sarkozy, et du maire de Thionville, Pierre Cuny, qui vient d’être réélu. Le premier est LR, le second ex-LR. Jean Rottner porta plainte à la suite d'un « déferlement » de commentaires diffamatoires orchestrés selon lui par le RN. Cette histoire montre, s’il le fallait encore, que l’union des droites est un mythe. La première piétine ou ignore ce qui fait réagir la seconde de manière épidermique. Le sarkozysme apparaît comme un lointain souvenir.

Carpentras : « J'ai deux déceptions, l'abstention monstrueuse et la démonstration que si on avait fait l'union à droite, ça serait passé », déclara Bertrand de la Chesnais. L’homme était pourtant le candidat d’ouverture idéal : l’ancien numéro 2 de l’Armée de terre incarnait le légalisme républicain et s’il avait le soutien du RN, le général n’y appartenait pas. La rectitude de son profil offrait à Carpentras, ville sinistrée, la perspective d’être mieux gérée, sauf qu’il voulait rompre avec le clientélisme associatif, cette assurance-vie de tant d’élus locaux. Reste que Bertrand de la Chesnais coïncidait avec le baron du coin, le député souverainiste du Vaucluse Julien Aubert (LR), héraut de la « droite forte ». Mais 30 ans après la profanation du cimetière juif, celui-ci jugea trop risqué de s’allier avec un apparenté RN. Craignait-il qu’il lui fît de l’ombre ? En tout cas, il l’accusa de « vouloir l'union mais à lui tout seul ». Résultat : le maire sortant DVG Serge Andrieu fut réélu avec 607 voix de moins que ses deux concurrents réunis. Même quand la droite s’affirme sur son corpus historique (soit l’inverse de Thionville), ses peurs et son absence de jeu collectif la conduisent à l’échec.

À l’inverse, que nous montrent Les Verts ? Du pragmatisme, comme à Annecy, ville de centre-droit depuis 1953 ! Le maire UDI sortant Jean-Luc Rigaut y était bien implanté. Mais six ans après sa première tentative, François Astorg s'y imposa grâce à une alliance avec la centriste Frédérique Lardet. Son parcours est intéressant. Victime à 26 ans d'une rupture d'anévrisme qui le fait encore boiter, il reprit ses études et, pour les financer, entra à Démocratie 2000 présidée par Jacques Delors. Puis il fut embauché en 1991 par Jean-Yves Le Drian, secrétaire d'État en charge de la mer. Il s’intéressa alors, dit-il, à la pêche responsable. Installé au bord du lac d’Annecy comme consultant, il adhéra en 2009 à EELV puis fut poussé par Philippe Meirieu, un autre « catho de gauche », lui aussi déçu du PS. En 2014, fort de ses 10%, François Astorg s’allia à Denis Duperthuy, ancien socialiste, pour faire « barrage au Front National ». Ce simple militant écolo sut épouser les soutiens d’une certaine bourgeoisie et une décennie plus tard, le voilà aux commandes. À  Annecy comme ailleurs, Les Verts offrent aux privilégiés des métropoles une bonne conscience à moindre frais et le prétexte de la nature pour se barricader.


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