La Sélection du jour | McCron, McFly et Carlito (n°1287)
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McCron, McFly et Carlito

Par Louis Daufresne - Publié le 28 mai 2021

Pour la Pentecôte, deux langues de feu se posèrent, l’une sur l’Élysée, l’autre sur le Saint-Siège. À Rome, le pape François « alluma » les media du Vatican, peu créatifs, coûteux et inefficaces. À Paris, une nouvelle ère s’ouvrait dans le cénacle élyséen, où une vidéo de potache, sans filtre et tournée en quatre heures, inonda la Toile. Bashing d'un côté, Reach de l'autre. Malgré ses 36 minutes, « Macron, Mcfly et Carlito » comptent 13 millions de vues. Les Miss France de TF1 n’ont qu’à bien se tenir.

L’Élysée sert généralement de décor à des prises de parole barbantes (interview par des journalistes serviles ou face caméra sur la pandémie). Ici, le chef de l’État casse cette image et va chercher un public abstentionniste, ultra-masculin, jeune et consommateur de biens sous-culturels où le foot côtoie le rap et le gaming. C’est la trinité quotidienne de millions d’âmes mentalement banlieuisées et américanisées. Et si une infime partie votait pour lui en mai prochain ?

La vidéo met en scène un « concours d’anecdotes » avec deux stars de YouTube, Mcfly et Carlito dont la chaîne totalise 6,5 millions d'abonnés. En février, le duo avait répondu à un « challenge » présidentiel : faire une chanson sur la promotion des gestes barrières. S’ils atteignaient 10 millions de vues, ils viendraient « tourner à l'Élysée ». « Je me souviens » enflamma la Toile en trois jours seulement.

Le concours copie Qui veut gagner des millions ? mais dans un style débridé avec quelques effets spéciaux. Chaque camp raconte une histoire, l’adversaire disant si elle est vraie ou fausse.

Le chef de l’État dit d’abord s'occuper de Kylian Mbappé et que la star du PSG va signer à Marseille. Il appelle l'attaquant des Bleus au téléphone. Mbappé lui répond qu’il lui est « impossible » de jouer pour le club phocéen. Puis il relate sa virée dans une salle de concert de Lagos (Nigeria) avec la légende de l'afrobeat Fela Kuti. Il revient ensuite au foot pour ne pas fâcher les Marseillais. Macron parle du match officieux avec ses gardes du corps contre les joueurs de l’OM (vrai). Sa dernière anecdote mentionne Donald Trump qui lui téléphona de la « situation room » pour lui fêter son anniversaire (faux).

Sans surprise, le concours se termine par un match nul (4-4). Mené 3-0, le président de la République rattrapa ses adversaires. Les YouTubeurs parlèrent de « remontada », terme de footeux. Comme gage, Emmanuel Macron aura un « petit cadre » photo avec les visages des YouTubeurs « lors du 14 juillet », tandis que le même jour Mcfly et Carlito monteront à bord d'un avion de la patrouille de France.

La vidéo s'achève dans les jardins de l'Élysée par une roulade de Mcfly et un « concert privé » du groupe de metal Ultra Vomit dans une version furieuse de la comptine « Une souris verte ».

Oui, on en est là.

De tout cela, on peut s’affliger, évidemment, comme Éric Ciotti : « Qui imagine le Général de Gaulle ? », s’écrie-t-il dans un tweet. Philippe de Villiers parle de « pitrerie d’État ». Voit-on Angela Merkel ou Xi Jinping se comporter ainsi ? Macron s’amuse à exploiter et à dégrader l’institution, surtout quand le chef de l’État lâche « merde » et « putain » et qu’on les laisse au montage. Paradoxalement, la vidéo signe la fin des vrais gestes barrières qu'imposaient la bienséance et le prestige monarchiques. Le politique est si désavoué qu'il doit se prostituer auprès de ceux qui l'ignorent le plus. Mais à quoi bon s’indigner ? Voyons plutôt les leçons :

1. Pour toucher sa cible, la médiation journalistique devient inutile. La plateforme fait tout. C’est la fin des meetings dont on espérait voir un bout de reportage au JT. Maintenant, l’intégralité du message, même long, appartient à l’émetteur. Il suffit de s’adapter à son relais. Certes, Macron donne aussi une interview fleuve au magazine Zadig mais pour quel impact ?

2. Le comique rend sympa, alors que les politiques n’annoncent que des mauvaises nouvelles. Giscard fut le pionnier du genre. Avec Mcfly et Carlito, Macron le techno montre son visage humain.

3. Faire du feat and fun quand on n’est pas humoriste est un exercice difficile. « On est tombé bien bas », dit Ciotti, mais sur la forme, Macron place la barre très haut. Si les politiques gardent leurs vieux codes, ils seront inaudibles (ce qui est déjà le cas), comme Édouard Balladur et son « je vous demande de vous arrêter » en 1995.

4. Comme le pape François, Macron va aux périphéries. C’est là que ça se passe. La vidéo est peut-être choquante mais ce qui l’est encore plus, c’est que Mcfly et Carlito soient autant suivis. À qui la faute ? C’est une autre question. Et faute y a-t-il ? Ainsi va le monde.

5. De la tonsure des Bernardins aux coupes de l’afrobeat, Macron caresse toutes les têtes, alors que Marine Le Pen ne change pas son discours d’un poil. Diversité contre unité. Reste à savoir qui gagnera à l’arrivée.


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