La Sélection du jour | MBZ : un cheikh de choc (n°812)
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MBZ : un cheikh de choc

Par Louis Daufresne - Publié le 20 novembre 2019

Quand c’est la grisaille à Paris, c’est la pluie à Dubaï ! Une pluie de contrats pour le géant européen Airbus. C’est même Noël avant l’heure. Le sapin ressemble à un palmier géant, The Palm Jumeirah, cette île artificielle incroyable sculptée sur les eaux turquoise. À elles seules, deux compagnies locales, Emirates et Air Arabia, passent une commande de 16 et 14 milliards de dollars ! Dans le golfe, les trous sont sur les greens, pas dans les caisses comme chez nous, où les finances cherchent le soleil dans la nuit arctique. Remarquez : Dubaï l’excentrique nous pompe jusqu’à nos eaux froides : en ce moment, au beau milieu du désert, des bassins reproduisent les courants et les marées de la mer du Nord, pour des saumons qui tournoient par milliers ! Encore un projet fou. Avec le Burj Khalifa, sa tour la plus haute du monde, ou sa station de ski couverte, Dubaï n’est que le show-room du show-off. Si l'œil se pâme, il ne voit pas que le ramage des bédouins se rapporte uniquement au forage de leur sous-sol. L’égo grimpe haut mais tout vient d’en bas. Et contrairement aux diamants, le pétrole ne sera pas éternel. Alors, il faut songer à se placer, ce qui avive une concurrence entre les princes de l’islam de la péninsule arabique. Les Émirats arabes unis se veulent le laboratoire d’une expérience inédite en faisant des concessions au rigorisme religieux ambiant. Mohammed ben Zayed dit MBZ, prince héritier de la famille des Al Nahyane, passe pour en avoir sous le keffieh et l’iqal.

Son pays sera-t-il au monde musulman ce que Singapour est à l’Asie : une sorte de hub du capitalisme 3.0 où la tolérance religieuse fait partie de la richesse que l’on partage ? Entendons-nous bien : cette question n’intéresse que les bonnes âmes soucieuses des libertés, comme le pape François affligé par la condition des esclaves indiens et philippins. Les mastodontes du business préfèrent les régimes tropicaux répressifs et corrompus. Et peu importe si la religion contribue à les maintenir dans l’archaïsme. D’ailleurs, « on » fait de très bonnes affaires avec l’Arabie saoudite, bien que son régime promeuve un islam de conquête. La tyrannie de l’argent dénoncée par le pape se satisfait des couplets sur la démocratisation. Elle pousse à l’immobilisme. Alors, quand ça frétille un peu et déjà depuis quelque temps, les choses méritent d’être soulignées. C’est le cas, semble-t-il, aux Émirats dont on sait que la diplomatie se déployait jusqu’à présent dans les domaines de la défense avec, pour ce qui nous concerne, la base française interarmées (2009) et surtout de la culture avec Sorbonne Université Abu Dhabi (SUAD) en 2006 et le Louvre Abu Dhabi en 2017. L’an prochain, les Émirats hébergeront l’Exposition universelle et depuis neuf ans, ils sont membre observateur de l'Organisation Internationale de la Francophonie (OIF). Abu Dhabi compte la seule bibliothèque non censurée de la région. On peut y lire jusqu'au marquis de Sade...

Ce qui est moins connu, c’est le champ religieux. Osons l’adjectif, même s’il faudrait mettre de l’eau dans son thé à la menthe. Depuis quelques mois, les touristes peuvent se rendre sur l’île Sir Bani Yas, où se trouvent les ruines du seul monastère chrétien découvert aux Émirats Arabes Unis. La construction de ce site nestorien remonte à environ 600 après J-C. Il y avait donc quelque chose avant Mahomet... Ses pierres auraient pu rester muettes et enfouies, les voilà mises en vitrine. À hauteur de chameau, c’est une révolution copernicienne. On la doit au père de MBZ, Cheikh Zayed, fondateur de l’État et surnommé le « sage des Arabes », mort en 2004. C’est lui qui avait lancé les travaux archéologiques dix-huit ans plus tôt. On se reportera ici au travail du journaliste voyageur Vincent Garrigues, auteur du guide du Petit futé sur ce pays. Bref, ce n’est pas un hasard si le pape François, venu en février dernier, foula le sol de la péninsule à Abu Dhabi. Son autorité morale servit à cautionner une politique d’accommodements raisonnables avec les autres religions. Il s’agissait d’encourager MBZ dans la voie universaliste et multiconfessionnelle. Tous les dimanches, on peut aller à la messe à Abu Dhabi. La capitale politique s’enorgueillit déjà d’une esplanade sur laquelle déboucheront une mosquée, une église et une synagogue.

MBZ sait que le pouvoir réside dans l’image, celle qui vous fait désirer par autrui. Mis au ban par ses voisins, le Qatar « rayonne » par sa TV (Al Jazeera) mais sa diplomatie sportive marque le pas. Les stades vides de Doha aux championnats du monde d’athlétisme laissent planer l’ombre de l’échec sur la Coupe du monde de football en 2022. Au Qatar, on ne voit des femmes que la bande de leurs yeux ; personne n’a envie d’aller s’y amuser. Jean Nouvel doit y bâtir un Musée national en forme de rose des sables mais qui voudra le visiter ? En Arabie séoudite, l’architecte du Louvre Abu Dhabi prépare aussi un gigantesque complexe touristique sur le site d’Al-Lula, vingt ans après Dubaï. Il y a deux ans, Riad investissait 500 milliards de dollars (!) dans Neom, sa mégapole du futur sur les rives de la mer Rouge. Avec tout l’argent dont regorge la région, on se demande pourquoi la Silicon Valley ne quitte pas la Californie. Mais peut-on la développer sans l’occidentaliser ? Là-bas, l’islam joue le rôle d’assurance-vie du mode de vie tribal des bédouins. La religion procure aux régimes stabilité et continuité. Grâce à elle, les familles encaissent aussi bien les chèques du pétrole que le choc de l’Occident. L'avenir ne passe ni par les mosquées ni par les bombes, semble dire MBZ le visionnaire. Dans le sillage de son père, il met ses concurrents sous pression. À moins que tout cela ne soit que du sable aux yeux. C’est la thèse qu’expose le journaliste Michel Taube dans La Face cachée des Émirats arabes unis (Cherche midi, 2019). Le journaliste marqué à gauche y parle de la ruse, la fameuse taqîya coranique : « À Abu Dhabi le politique, Dubaï le business, et Sharjah le spirituel », écrit-il. Mais chez nous qui connaît Sharjah ?


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