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Politique

La synthèse

Marchons enfants ! : fallait-il chiffrer la manifestation ?

Par Louis Daufresne - Publié le 20 janvier 2020

220 000, c’est le nombre de manifestants que Marchons enfants ! aurait pu communiquer hier à la fin de son défilé parisien contre le projet loi bioéthique. Le collectif qui réunit 22 associations se refusa à donner son chiffre pour ne point alimenter une énième controverse sur l’affluence réelle ou supposée, comme ce fut le cas le 6 octobre dernier lors du premier événement de ce type de l’ère Macron. À deux jours de l’examen au Sénat, Marchons enfants ! préférait ne pas focaliser l’attention des media sur un aspect jugé secondaire de la mobilisation, afin qu’ils fissent la part belle aux questions de fond que soulève ce texte.

S’agit-il d’un bon choix ?

Explorons rapidement les deux options :

1. Ce n’est pas un bon choix.

Ne pas donner de chiffre, c’est laisser les media relayer ceux des autres, en l’espèce du cabinet Occurrence et de la préfecture de police. Les organisateurs dénoncent les « estimations fantaisistes ». Sans doute mais au bout du compte, ce sont celles-ci qui triomphent. Ne pas donner de chiffre, c’est se déclarer absent, alors qu’on répond présent. Chose singulière : le chiffre des pouvoirs publics (41 000) dépasse nettement celui du cabinet indépendant (26 000). Occurrence travaille pour un collectif de media dont l'AFP ; sa méthode de comptage mériterait d’être étudiée tant l’écart avec son concurrent officiel est important. Cela est d’autant plus surprenant que l’échantillon est réduit : si on peut admettre un écart entre, par exemple, 700 et 800 000 personnes, on a du mal à comprendre une différence quasiment du simple au double quand la foule observée est vingt fois moins nombreuse. Dans les deux cas, on est très loin du niveau de mobilisation que les organisateurs pensent avoir atteint par un froid dimanche de janvier.

Ne pas donner de chiffres, c’est aussi inciter les media à rester évasifs comme Le Parisien qui parle de « plusieurs dizaines de milliers d’opposants… ». Quel effet cela produit-il sur l’opinion ? Difficile à dire. Sans doute la photo de l’avenue de l’Opéra bondée se révèle-t-elle plus parlante que les extrapolations statistiques.

Ne pas donner de chiffre peut s’apparenter à une aberration et à une sorte de déni de justice militante. Car le but d’une manifestation, c’est le nombre. Et en démocratie, la loi du nombre est censée s’appliquer, être un reflet de la légitimité du système, quelle que soit la nature des engagements des citoyens. Ici, Marchons enfants ! rompt ce rituel et nul ne sait l’ampleur du mouvement auquel il contribua par sa présence. Les adversaires sont-ils seulement capables de réunir le dixième de la foule rassemblée hier sur un sujet qui ne soit pas de l’ordre de l’intérêt catégoriel ? Se compter est capital pour montrer aux autres qu’on existe. Si on ne le fait pas, il peut s’ensuivre une frustration et une démobilisation. Finalement, y être ou pas n’a pas beaucoup d’importance, tel est le message qui passe.

Ne pas donner de chiffres conduisit-il les media mainstream à s’intéresser à de bonnes questions ? De ce qu’il me fut donné d’observer, l’effet de déport sur les sujets de fond ne semble pas flagrant. Lesdites questions sont techniques, les noms sont barbares et des termes anxiogènes comme « transhumanisme » ou « eugénisme » produisent un effet d’éviction. La plupart de nos concitoyens délèguent ces questions aux systèmes experts, ne se sentent pas légitimes pour avoir un avis, ni même, le croient-ils en tout cas, concernés. Ils pensent que la technique leur laissera le choix. De ce point de vue, la priorisation du discours et des visuels sur la PMA eut pour effet de masquer d’autres enjeux difficiles à vulgariser (comme les chimères). La complexité tue l’audience. On ne retient que le spectacle visuel d’une foule BCBG dont la motivation enfouie ou avouée paraît être l’homophobie. Aller au-delà est compliqué. Et de toute façon, le parti pris des media est de renvoyer cette image-là. Celle-ci passe au travers du regard souvent négatif porté sur la réactivité catholique, à l’image de ce lecteur de LSDJ : « depuis les années 1950 Heidegger a à peu près tout dit sur ce qui allait survenir en matière de vie. Il faut attendre des lois effroyables et se trouver au pied du mur pour que des catholiques semblent se réveiller... Mais toujours à la remorque de leurs ennemis, sur leur terrain, selon leur calendrier avec les armes qu’ils nous laissent. La meilleure défensive est l'offensive. Mais les "ré-actionnaires", les "ré-sistants", les "dis-sidents" etc., tous ces gens de négation, ne savent plus ce que c’est que d’affirmer ». 

Le fait que les adversaires de ce projet de loi soit associés à l’Église contribue à cléricaliser le sujet, ce que recherchent les promoteurs de la PMA et autres techniques futuristes. Peut-on parler d’une « démonstration de force », termes utilisés par Marchons enfants ! De fait, ici, le chiffre importe peu car les journalistes savent bien qu’il s’agit d’une réaction et pas d’une offensive et selon un vieux principe dialectique, la réaction est nécessaire pour être dépassée.

2. C’est un bon choix.

Ne pas donner de chiffre, c’est un saut conceptuel : ce faisant, Marchons enfants ! brise la loi du nombre et reconnaît implicitement que ce sont les minorités organisées qui dirigent, que le monde politique est l’affrontement entre groupes dominants et dominés. Le nombre n’a pas beaucoup d’importance ; seule l’influence compte, c’est-à-dire les relais dont on dispose auprès des décideurs et dans l’État profond. La représentativité contestable de l’Assemblée nationale depuis plus de trente ans, le rejet par référendum du Traité de Lisbonne (2005) finalement adopté par la voie du Congrès, la pétition aux 700 000 signatures contre le mariage pour tous retoquée par le CESE, tout cela trahit un affaiblissement des institutions, des libertés publiques, et accrédite l’idée que rien de décisif ne s’y joue. Dès lors, le nombre perd sa raison d’être.

Ne pas donner de chiffre, c’est faire appel uniquement à la conscience et ainsi renvoyer le monde politique à ses responsabilités devant les générations à venir. Comme à l'Assemblée nationale, les débats s'annoncent passionnés sur un texte qui vise à marier technoscience, business et avancées sociétales. Le président du Sénat Gérard Larcher (LR) entend faciliter « une écoute mutuelle » et garantir un débat « de qualité ». Il y a quelque 280 amendements, presque 10 fois moins qu'à l'Assemblée. Mais un des co-rapporteurs de la commission spéciale, Olivier Henno (centriste), y voit « un signe de bonne santé du Sénat ». Marchons enfants ! mise sur cet aspect des choses, peut-être à l’excès, les sénateurs ayant adopté le projet en commission spéciale, dont l'article 1 sur la PMA, malgré l'hostilité d'une partie de la droite, majoritaire au palais du Luxembourg.

Ne pas donner de chiffre, c’est vouloir écarter ce qui clive et miser sur le « bien commun », mot typé qui a bien du mal à percer hors de la cathosphère. Dans son discours, la présidente de la Manif pour tous, Ludovine de la Rochère, invite d’autres sensibilités, notamment écologistes, à « résister aux progressistes ». Où est la droite des valeurs ? Où est la gauche anti-marchandisation ? Il s’agit de « faire bouger les lignes », comme on dit. On est sur ce terrain-là, loin des controverses sur le nombre de manifestants. Il faut d'abord apparaître comme légitime.

Ne pas donner de chiffre, c’est aussi attirer l’attention sur la nature d’un mouvement, plus que sur son ampleur, même non négligeable. Et l’absence de violence dans la rue, exceptionnelle en ce moment, est certainement le point qui le distingue le plus.


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