La Sélection du jour | Maradona ou le crépuscule de dieu (n°1131)
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Maradona ou le crépuscule de dieu

Par Louis Daufresne - Publié le 27 novembre 2020

Il n’y a pas que le pape qui est argentin. Dieu aussi l’était. Trois jours de deuil suffiront-ils à honorer la mémoire de Maradona ? Trapu et joufflu, ses cheveux bouclés le faisaient ressembler à ces putti, les angelots ailés si typiques de cette Italie du sud pieuse et pauvre qui le vénère à jamais. Diego Maradona, « dieu » du football, est mort, proclame l’excellente nécrologie que Le Monde consacre au « Pibe de Oro » (« gamin en or »), terrassé mercredi par une crise cardiaque à l’âge de 60 ans. Angelot, l’était-il ? Assurément non. Ailé ? Ça oui ! « Son pied gauche extraordinaire lui permettait de faire tout ce qu'il voulait avec le ballon. C'était (…) le talent dans sa dimension suprême », se rappelle l'ancienne gloire tricolore Alain Giresse. Maradona, ou Lionel Messi aujourd'hui, « ces gars-là sont (…) inarrêtables », analyse l’ex-Girondin.

Le foot aime les superlatifs. Johan Cruyff disait du Brésilien Pelé (80 ans cette année) qu’il avait « dépassé les limites de la logique ». Qui ne s’émerveille pas encore des coups francs ou des transversales millimétrées d’un Michel Platini ? Des joueurs de légende, toutes les époques en fabriquent. Cristiano Ronaldo ou Zlatan Ibrahimovic (qui jouent toujours à 37 et 39 ans) peuplent déjà l’olympe du ballon rond.

Alors qu’est-ce qui distingue Maradona ?

L’un des rares joueurs ayant réussi à le museler témoigne. Il s’agit de Benoît Tihy, défenseur de Toulouse, club qui élimina Naples en 1986 : « Je me disais "interdiction de faire la moindre erreur ! Sinon, ça coûtera cher". » Après le match, « Maradona est venu me féliciter. Peu de grands joueurs l'auraient fait ». Puis, ajoute Tihy, « il s'est pris la tête entre les mains. L'habituel héros est retourné vers son banc comme un petit garçon perdu ». Tout est dit dans cette dernière phrase : le héros et le garçon perdu. Le va-et-vient de l’un à l’autre, avec pour trait d’union : la drogue. Maradona en prit dès son arrivée à Barcelone (1982). Toute sa vie, il confondit les lignes blanches, rails de coke et lisière du terrain. Cette dépendance ne fut pas chez lui un accident de parcours mais un principe actif qui, malgré les cures à Cuba, précipita très tôt sa déchéance. L’aura de son jeu se limita en fait à six années (1984-1990). Aux États-Unis (1994), Maradona sombrait déjà dans le pitoyable. Contre la Grèce, il marqua un but splendide à la suite d’un dribble chaloupé mais fut expulsé aussitôt après pour dopage à l’éphédrine. Sans lui, l’Argentine fut éliminée, car le numéro 10 étincelait sous le maillot de l'Albiceleste (91 sélections, 34 buts).

La vivacité de Maradona faisait que « le ballon lui obéissait toujours, même à vitesse maximale (...) La meilleure chose à faire était de l'empêcher de l’avoir », confie à Bild l’international allemand Lothar Matthäus. Ce que fit en 1983 Andoni Goikoetxea. Le « boucher » de l’Athletic Bilbao lui brisa la cheville dans un attentat qui l’écarta longtemps du terrain. Pour se venger, l’Argentin déclencha une bagarre générale après la finale de la Coupe du roi perdue l’année suivante contre le club basque. Maradona dut quitter l'Espagne. Il « ressuscita » à Naples où la Camorra le prit sous sa « protection ». Hélas, elle encouragea tellement ses excès qu’elle en stérilisa son génie au tournant des années 90.

Entretemps, il y eut son firmament, la Coupe du monde 1986 au Mexique. À lui tout seul, le gamin de Buenos Aires gagna le Mondial ou presque (5 buts, 5 passes décisives en 8 matches, 53 joueurs dribblés, un record). Après la guerre des Malouines, Maradona rendit son honneur à l’Argentine dans le quart de finale contre l’Angleterre. Ses deux buts sont les plus mythiques de l’histoire du foot : la controversée « main de Dieu » suivie du « plus beau but du XXe siècle », un dribble de 70 mètres. Ce match du 22 juin 1986 « concentre toutes les facettes de la légende Maradona : le dribbleur magique, son vice, son sens de la formule fracassante et son patriotisme anti-impérialiste », résume le site de France 24.

Maradona rendit leur fierté aux damnés de la Terre. Son castrisme fit de lui une sorte de Libertador en crampons. Quant à ses excès, de la cocaïne à ses films x, ils lui promirent un destin à la Scarface. Le monde est chaos. Le ballon en a la forme. Il n’y a pas de but. Le seul qui compte est celui qu’on marque au fond du filet. Avant d’y finir soi-même, piégé, emporté par une course sans fin.


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