La Sélection du jour | Macron, Macron, qu'un sang impur abreuve nos sillons ! (n°776)
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Politique

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Macron, Macron, qu'un sang impur abreuve nos sillons !

Par Louis Daufresne - Publié le 09 octobre 2019

C’est sans doute le discours le plus martial qu’ait jamais prononcé Emmanuel Macron. Les circonstances, il est vrai, s’y prêtaient. L’hommage rendu hier aux quatre fonctionnaires tués dans l'attaque à la préfecture de police de Paris exigeait une réponse à la hauteur de l’affront infligé au pays, frappé au cœur de son système sécuritaire.

L’attitude d’un Christophe Castaner n’apparaissait pas suffisante. Le ministre de l’Intérieur peine à renvoyer une autre image que celle de la désinvolture. Pour cuirasse, il porte une tunique, celle de Nessus, en l’espèce ses frasques en boîte de nuit et son penchant pour la vodka. Il est singulier que vu la gravité des faits, le patron de l’exécutif ne réclame pas sa démission, même si les défaillances se situent au niveau de la hiérarchie préfectorale. Certes, l’Élysée peut se réjouir que Bacchus ne fasse point d’ombre à Jupiter, lequel peut donc aisément surjouer ses tirades militaristes en solo.

Comme un ado découvrant la vraie vie, cette allocution de quinze minutes fait carrément le deuil de sa mentalité de startuper. Symboliquement de retour dans la cour du Louvre, le voilà qui fait la cour à toutes nos peurs. Avec des accents guerriers, Emmanuel Macron exhorte les Français à « faire bloc » pour mener « un combat sans relâche ». Ses paroles méritent d’être citées et il ne manquerait plus qu’une statue équestre pour en immortaliser la puissance : « Nous mènerons le combat, nous mènerons toujours le combat et à la fin nous l'emporterons, nous le faisons pour nos morts, pour nos enfants, au nom de la Nation », s'est écrié le chef de l’État. Pour peu, on croirait que les troupes du Kaiser encerclent Paris et s’apprêtent à en affamer les habitants. Mais voilà. Nous ne sommes plus en 1870. Et parmi les évolutions notables des éléments de langage, la communication officielle consent à nommer l’ennemi. La radicalisation comme le terrorisme ne désignaient qu’un glissement de comportement et un recours à une méthode. Ces mots étaient délibérément sans visage. « Vos collègues sont tombés sous les coups d'un islam dévoyé et porteur de mort qu'il nous revient d'éradiquer », a lancé le président de la République. Parler en ces termes d’islam sans le suffixe aboutit à dynamiter une digue conceptuelle, et à prendre un risque, celui que tout pouvoir, quelle qu’en soit la couleur, souhaite conjurer : ne pas souder islam et islamisme mais toujours les dissocier, par tous les moyens, au prix de circonvolutions souvent oiseuses mais que l’ordre public rend impérieuses : les musulmans ne doivent pas se sentir solidaires d’une avant-garde combattante, réelle ou fantasmée. « Ce n'est en aucun cas un combat contre une religion », a continué le chef de l’exécutif, « mais contre son dévoiement qui conduit au terrorisme ». L’ennui, c’est que l’expression « islam dévoyé » ne signifie rien, dans la mesure où nulle autorité n’est fondée à juger de ce dévoiement. Rien ne permet d’affirmer que Mickaël Harpon n’était pas un bon musulman, ce que sous-entend le SMS de sa femme « seul Dieu te jugera », envoyé le jour où le tueur acheta son couteau. Comment Dieu pourrait-il juger positivement cet acte ? Ce texto émeut n’importe quel esprit vaguement christianisé, tout de suite saisi par l’effarement de voir qu’il s’agit d’une incitation à la violence et non de sa récusation. Cette femme se réjouit-elle que son défunt mari s’ébatte à présent avec les 72 vierges promises par le Coran ? Nous habitons la même Terre mais pas la même planète mentale.

Dans ces conditions, que signifie l’appel du président de la République à construire « une société de vigilance » ? « La vigilance, précise-t-il, et non le soupçon qui corrode, la vigilance, l'écoute attentive de l'autre, l'éveil raisonnable des consciences », a poursuivi Emmanuel Macron, en appelant à « savoir repérer à l'école, au travail, dans les lieux de culte, près de chez soi, les relâchements, les déviations, ces petits gestes qui signalent un éloignement d'avec les lois et valeurs de la République ». Mais à l’islamophobie qui annihile voire terrorise déjà tout geste civique (LSDJ n°775) s’ajoute l’inculture chrétienne de nos contemporains. Dans ce sol devenu infertile, où s'agripperaient donc les racines de la vigilance ? Religieusement parlant, la société française est plongée dans un brouillard total, sans radar ni boussole. Dieu semble mort et la religion avec lui. Comment remettre de l'engrais sur ce terreau culturel lessivé par tous les cyclones de la déconstruction ? Emmanuel Macron n’en parle pas. Derrière la vigilance, faut-il entendre la délation ? Certes non. Car celle-ci paraît difficilement compatible avec « l'irréductible esprit français de résistance » dont il a fait l’éloge. Deux siècles après le frisson de la Grande peur, Emmanuel Macron ne va tout de même pas réintroduire la Loi des suspects. Sauf que « les institutions seules ne suffiront pas » à « venir à bout de l'hydre islamiste », s’est aussi exclamé le chef de l’État. Mais que doit donc faire le citoyen d’aujourd’hui qui depuis 1995 n’est déjà plus astreint à ce service minimum qu’était le service national ? La rhétorique de la Patrie en danger n’a d’autre issue que d’embrayer sur les aspects concrets d’une mobilisation réelle. Sinon, elle sera perçue comme un énième braconnage électoral sur la chasse gardée d’un parti qui fait de la sécurité un absolu.


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