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Histoire

La synthèse

Macroléon, micronation

Par Louis Daufresne - Publié le 07 mai 2021

Mercredi, sous la coupole de l’Institut, Emmanuel Macron commémorait le bicentenaire de la mort de Napoléon Ier (5 mai 1821). Après Jean Tulard, le président de la République lut un beau discours :

« Aigle et ogre, Alexandre et Néron, incarnation de la liberté autant que de la répression policière, il pouvait être (…) à la fois l’âme du monde décrite par Hegel à Iéna et le démon de l’Europe », résuma le chef de l’État.

Sans être baudelairien, faut-il y voir une correspondance entre l’empereur et Jupiter ? Les mots « répression policière » ont un côté très actuel qui fait moins vareuse que gilet jaune. Trêve d’interprétation. Il y a encore quelques semaines, l’Élysée ne savait pas quoi faire ni quoi dire sur cet événement et on se désolait qu’un anniversaire si prévisible fût si peu préparé. Finalement, le président lava l’affront de l'an 2005. Jacques Chirac avait alors boycotté le 200e anniversaire de la victoire d’Austerlitz et envoyé le Charles de Gaulle à la revue navale de Portsmouth, où les Anglais célébraient Trafalgar. La jubilation british contrastait avec la pleutrerie cocardière.

Emmanuel Macron reconnut que le rétablissement de l'esclavage par Bonaparte en 1802 est une « faute, une trahison de l'esprit des Lumières ». Mais il parla aussi de « la volonté de ne rien céder à ceux qui entendent effacer le passé au motif qu’il ne correspond pas à l’idée qu’ils se font du présent ». Tiens, tiens. Son refus du procès anachronique résonne comme un coup de canon sur le champ de bataille mémoriel où la France ne cesse de se faire canarder, qu’il s’agisse de l’Algérie ou du Rwanda (d’où les États-Unis nous expulsèrent). Un fil de bave décolonial nous relie à Napoléon Ier autant qu'à l'Amérique, terre nourricière de la cancel culture. Une certaine influence d'outre-Atlantique lutte contre ce qui alimente notre fierté, afin que nul bicorne ne dépasse jamais plus. Qu'importe si Washington avait des esclaves, et pas Bonaparte. Le pragmatisme yankee fait flèche de toute canne à sucre. « Vous êtes grand comme le monde », disait Kléber à l'empereur. Il ne faudrait pas que les Français se remettent à voir grand. Hollywood veut rester le suzerain de nos rêves et le cadenas de nos ambitions. Tant que la France sera une préfecture de l’empire US, on continuera à culpabiliser nos héros.

Cette obsession de l’esclavage nécrose un anniversaire qui aurait dû être mille fois plus prestigieux, si la France se fût montrée digne d’elle-même.

Peut-on expliquer à quoi sert l'Arc de Triomphe ?

Certes, Napoléon Ier est « trop à droite pour la gauche et trop à gauche pour la droite ». Mais justement, le macronisme ne se présente-t-il pas comme un « dépassement » ? Cette hypertrophie du moi attire dans son orbite les astres morts de l’ancien jeu politique. Comme l'empereur, le président Macron se voit En Marche vers son destin. « Napoléon est une part de nous-mêmes », résuma-t-il. De lui-même, voulait-il dire.

Qu’on l’exècre ou qu’on le vénère, le personnage entretient un rapport à la grandeur, comme l'illustre ce florilège. Comment un seul homme put-il créer autant de choses en si peu de temps ? Enseigne-t-on à Sciences-Po son génie bâtisseur et législatif ?

Savoir si Napoléon Ier était croyant n’a guère d’importance puisqu'il tua Dieu, quand tous les souverains depuis Charlemagne faisaient la guerre en son nom ou sous sa protection. Le pouvoir absolu naquit en Égypte. Au sommet des pyramides, Bonaparte se trouvait « débarrassé du frein d’une civilisation gênante ». Les décoloniaux oublient le siège de Jaffa, où il fit massacrer à l’arme blanche trois mille Ottomans auquel Eugène de Beauharnais avait promis la vie sauve s’ils se rendaient (soi-disant, on n’avait pas de quoi les nourrir…). L'étreinte que Bonaparte exerça sur l'univers le place au-delà de toute loi, de toute morale, par-delà le bien et le mal. Vissée à l'hérédité dynastique, la royauté fournissait des rois d'inégale valeur, débonnaires ou sanguinaires, falots ou ambitieux mais l'Ancien régime ne produisait pas de héros tragiques sublimés par l'action. Napoléon « n'est ni ce qu'il pense, ni ce qu'il cache, mais il est ce qu'il fait » (Hegel)« Napoléon apparaît comme l'homme d'action qui a révélé à l'homme ses possibilités créatrices. »

De quoi Bonaparte est-il le nom ? Que nous dit son absolutisme ? Le sens de son destin nous échappe quand on relit cette phrase inouïe : « Une puissance supérieure me pousse à un but que j'ignore. Tant qu'il ne sera pas atteint je serai invulnérable, inébranlable. Dès que je ne lui serai plus nécessaire, une mouche suffira pour me renverser. » 

Tous les contemporains de Napoléon Ier furent électrisés par ce morceau d'absolu tombé de l'olympe. Absolu ? Arrêtons-nous. Ce mot est beaucoup trop dangereux. De nos jours, il ne doit absolument plus rien signifier.


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