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La synthèse

Loin des feux médiatiques, l'Ethiopie s'enfonce dans la nuit

Par Ludovic Lavaucelle - Publié le 09 novembre 2021

Une guerre civile fait rage depuis novembre 2020 dans un silence médiatique assourdissant. Alors qu’Éthiopiens et Érythréens avaient mis fin à un conflit sanglant en juin 2020 - cette nouvelle crise, dont le théâtre est aussi la région frontalière du Tigré, ne devait pas durer longtemps. En quelques semaines, les forces fédérales éthiopiennes chassaient le « Front de libération du peuple du Tigré » (FLPT) de la capitale régionale Mekele. Le 27 novembre 2020, le Premier Ministre éthiopien Abiy Ahmed déclarait que la rébellion était vaincue. Pourtant, le FLPT ne s’est pas effondré. Bien au contraire, dans un renversement de fortune que personne n’attendait, le gouvernement éthiopien vient de déclarer l’état d’urgence. Les habitants de la capitale Addis-Abeba sont appelés à s’armer pour défendre la ville. Les forces tigréennes ont quitté leur province septentrionale pour envahir la région d’Amhara. La ville de Dessie, considérée comme le verrou pour accéder à la capitale fédérale, serait prise.

La situation est confuse, constate James Jeffrey, spécialiste de la « corne de l’Afrique », pour Quillette (voir l’article en lien ci-dessous). D’abord parce que le Tigré et le nord de l’Éthiopie sont des zones fermées aux étrangers. Ensuite, parce que de nouveaux acteurs sont impliqués. Du côté gouvernemental, le MNA (« Mouvement national amhara) mobilise les communautés de cette province - qui fait office de tampon entre le Tigré et la capitale fédérale – pour contrer l’offensive du FLPT. Selon un porte-parole du MNA qui s’est confié à la BBC : « Soit le FLPT est arrêté ici, soit il prend la capitale et c’est toute l’Éthiopie qui entrera en guerre civile. » Le gouvernement ne se bat pas seulement contre les Tigréens, puisque ces derniers ont formé une alliance avec l’OLA (« Armée de libération oromo »). Ce groupe armé hors-la-loi vient de la province la plus peuplée du pays (l’Oromia) qui entoure la capitale fédérale.

L’histoire semble se répéter. En 1991, les forces tigréennes menaient une coalition rebelle et renversaient le gouvernement communiste de Mengistu Hailemariam. Mais il y a une différence de taille : la tête à faire tomber est celle d’Abiy Ahmed, Premier Ministre éthiopien, qui a reçu le Prix Nobel de la Paix 2019 grâce à la paix conclue avec l’Érythrée. Il s’agit donc d’une personnalité adoubée par les Occidentaux. Quelle que soit l’issue de ce nouveau conflit, les conséquences sont déjà désastreuses : 2 millions de déplacés, la famine et de nombreuses exactions. L’envoyé spécial américain, Jeffrey Feltman, appelle à un arrêt des hostilités tout en blâmant les rebelles comme le gouvernement fédéral. « Nous condamnons la politique du FLPT à étendre le conflit en dehors du Tigré et nous appelons le FLPT à évacuer les provinces d’Afar et d’Amhara. La situation actuelle n’est pas surprenante car le gouvernement éthiopien a coupé dès juin dernier tout accès au Tigré pour l’aide humanitaire provoquant une terrible famine. » Washington a d’ailleurs annoncé des mesures de rétorsion économiques contre Addis-Abeba.

La rhétorique des belligérants fait craindre une spirale de la violence. Le Premier Ministre éthiopien vient d’appeler ses concitoyens à prendre les armes en clamant : « Nous enterrerons nos ennemis avec notre sang et nos os… ». Des rapports mentionnent l’arrestation de Tigréens vivant dans la capitale. Les Tigréens représentent près de 6% de la population éthiopienne et étaient déjà victimes, avant ce conflit, de violences ethniques car ils étaient associés aux exactions du FLPT. Après la révolution de 1991, le FLPT a favorisé la mise en place d’un régime cruel et autoritaire. Quand Abiy Ahmed (lui-même de l’ethnie oromo) accéda au pouvoir en 2018, sa priorité a été de le démanteler, réduisant l’influence des Tigréens dans le gouvernement. Mais de plus en plus d’Éthiopiens tournent le dos à leur gouvernement qu’ils considèrent comme aussi incapable et corrompu que le précédent.

Le Conseil de Sécurité de l’ONU a été alerté quand le conflit se cantonnait au Tigré. Il n’a pris aucune initiative. Il est grand temps, dit James Jeffrey, que la communauté internationale s’intéresse à ce qui se passe dans le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique (plus de 110 millions d’habitants). On sait ce que les rivalités ethniques peuvent provoquer : le génocide rwandais, l’instabilité permanente en Afrique sub-saharienne et la montée de l’islamisme. Au-delà de la valeur symbolique du pays qu’on désigne comme le « berceau de l’humanité », L’Éthiopie, proche de Djibouti, du Soudan et de la Somalie, occupe une place stratégique en Afrique de l’Est.

Les médias occidentaux regardent ailleurs, comme gênés par cette guerre. Il est vrai qu’on a auréolé Abiy Ahmed d’un Prix Nobel de la Paix… De plus, l’Éthiopie n’a jamais été colonisée : on ne peut pas rejeter la faute sur l’infâme colonisateur. Ce conflit jette une lumière cruelle sur une plaie ancestrale qui déchire l’Afrique : la haine raciale. 


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