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Société

La synthèse

Liberté d’expression : la résistance donne de la voix

Par Philippe Oswald - Publié le 26 octobre 2019

Le directeur de Cnews, Gérald-Brice Viret, a choisi de braver le tir de barrage qui s’exerce contre l'émission « Face à l'info » avec Eric Zemmour. Mais la chaîne info du groupe Canal+ (propriété de Vivendi, le groupe de Vincent Bolloré) pourra-t-elle tenir face au boycott de gros annonceurs, tels Nutella, la Maaf, la Maif, Monabanq, Groupama, le groupe PSA qui ont déjà interrompu leurs spots publicitaires dans l’émission « Zemmour et Naulleau » diffusée sur Paris Première (une chaîne du groupe M6, propriété de RTL Group) ? Avec une dizaine d’autres marques, ces annonceurs ont cédé aux menaces de boycott de leurs produits, proférées par le collectif « Sleeping Giants » qui pratique la police de la pensée à l’américaine. De leurs côtés, deux partis politiques, fidèles à leur réputation d’intolérance, Europe écologie les verts (EELV) et le Parti communiste français (PCF), exigent du CSA l’arrêt de la diffusion des émissions accueillant Zemmour.

Le public, lui, est au rendez-vous : depuis l’arrivée du polémiste, sous la houlette de Christine Kelly, la chaîne info du groupe Canal+ a triplé son audience à 19h : par exemple, pour la première, le lundi 14 octobre, 253 000 téléspectateurs, selon Médiamétrie, alors que la semaine précédente, à la même heure, les invités de Laurence Ferrari n’attiraient que 82 000 téléspectateurs. Certes, c’était la première, l’effet de curiosité a joué. Mais huit jours plus tard, le 23 octobre, alors que le polémiste provoquait un nouveau scandale en se déclarant « du côté du général Bugeaud » (qui pacifia par le sabre l’Algérie dans les années 1840), l’émission rassemblait encore une moyenne de 176 000 téléspectateurs, talonnant les infos de BFMTV (186 000 téléspectateurs) et de LCI (180 000 spectateurs). Eux ne tiennent pas particulièrement à être inondés de spots publicitaires et ne sont sans doute pas excessivement perturbés par les saisines du CSA, ni par les annonces tonitruantes de « personnalités » politico médiatiques jurant qu’on les verrait plus dans les émissions en cause : Gilles Martinez de la CGT, Jean-Luc Mélenchon de la France Insoumise, Caroline de Haas, Jacques Attali ,Valérie Trierweiler… À signaler tout de même la neutralité du chanteur Florent Pagny qui face à l’insistance d’un journaliste de RTL pour qu’il prenne position, lui a renvoyé cette réponse laconique : « Je n'ai aucun avis sur cette question. Je ne suis ni pour, ni contre ». Ne pas prendre position contre Zemmour dans la France de 2019, c’est à peu près comme s’abstenir de condamner Liu Shaoqi, le grand adversaire de Mao, pendant la Révolution culturelle chinoise…

En revanche, on n’a pas entendu ces personnalités qui s’érigent en phares de la conscience démocratique, s’insurger contre l’annulation d’une conférence que devait donner ce 24 octobre à l’université Bordeaux Montaigne la philosophe Sylviane Agacinski. Sujet de son intervention : « L’être humain à l’époque de sa reproductibilité technique ». Quoique classée « à gauche » (mais ces catégories ont-elles encore un sens ?), Sylviane Agacinski, est connue pour son opposition à la GPA. Cela suffit pour qu’elle soit qualifiée d’« homophobe notoire » dans un communiqué menaçant du syndicat «Solidaires étudiant-e-s Bordeaux» et des associations GRRR, Riposte trans, Mauvais Genre-s et WakeUp! … La direction de l’université a estimé que « face à des menaces violentes », elle ne pouvait « assurer pleinement la sécurité des biens et des personnes, ni les conditions d’un débat vif mais respectueux ». Elle s’est toutefois insurgée contre « cette manifestation de censure (…) atteinte excessivement grave et violente à la confrontation des idées à laquelle notre université est attachée. Empêcher la discussion au sein d’une communauté participe d’une dérive liberticide ». Pour sa part, Sylviane Agacinski déplore « une forme de terreur intellectuelle qui affecte gravement l’état du débat public ». On se souvient qu’en avril dernier, à Sciences Po, face aux menaces d’étudiants de gauche, un débat avec Alain Finkielkraut n’avait pu se tenir que sous protection policière.

Ces nouvelles et gravissimes atteintes à la liberté d’expression ont été vigoureusement dénoncées par de nombreux intellectuels et journalistes (par exemple, André Bercoff sur Sud-Radio, l’avocat Gilles-William Goldnadel, chroniqueur pour le « FigaroVox », Elisabeth Lévy, directrice de la rédaction de Causeur, Charlotte d’Ornellas, journaliste à Valeurs actuelles, Gabrielle Cluzel, rédactrice en chef de Boulevard Voltaire…) et par des politiques, tel le philosophe et eurodéputé LR, François-Xavier Bellamy : « Incroyable qu’une intellectuelle reconnue soit empêchée de s’exprimer dans une université, au seul motif qu’elle est engagée depuis longtemps contre la marchandisation du corps... Tout mon soutien à Sylviane Agacinski » a-t-il tweeté. Ou encore Philippe Bilger, magistrat honoraire et président de l’Institut de la parole, sur son blog (en lien ci-dessous). On assiste clairement à une mobilisation pour la liberté de conscience et d’expression qui a fait longtemps la réputation de la France.


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