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Culture

La synthèse

L'Hôtel de la Marine restauré, c'est Versailles en plein Paris

Par Louis Daufresne - Publié le 14 juillet 2021

Sur les pavés, la place ! C’est la plus belle de Paris, la plus grande aussi.

La place de la Concorde.

Le chef d’œuvre d’un homme, Ange-Jacques Gabriel, premier architecte du Roi.

On est sous Louis XV, le « Mal-Aimé », bradeur de la Nouvelle-France. Au traité de Paris (1763), c’est lui qui donna l’Amérique aux Anglais. En échange, la France récupéra… Belle-Île !

Ah si le nez de Louis XV eût été plus creux, toute la face de la terre aurait changé…

Avant la guerre de Sept Ans, premier conflit mondial (1756-1763), Paris voulait rendre gloire à l’arrière-petit-fils de Louis XIV. Edme Bouchardon puis Jean-Baptiste Pigalle en firent une statue équestre, inaugurée le 20 juin 1763, moins de quatre mois après le désastreux traité de Paris ! La statue méritait une esplanade digne de son rang. Ainsi naquit la place venant l’orner, modèle d’élégance et d’harmonie, bien que le couple royal y perdît la tête quarante ans plus tard. Détruite à la Révolution, la statue de Louis XV sera remplacée par l’obélisque.

La place de la Concorde aurait-elle un si somptueux visage si de part et d’autre de la rue Royale ne s’élevaient deux façades identiques aux allures de palais romains ? La façade occidentale, destinée à l’hôtel des Monnaies, sera dépecée pour être vendue à des particuliers. L’Hôtel de Crillon, saoudien aujourd'hui, y verra le jour en 1909.

La façade orientale connaîtra un tout autre sort : à la Révolution, quand le roi doit s’installer aux Tuileries, la Marine y prend ses quartiers. Elle y restera pendant 226 ans, jusqu’en 2015. L’aubette du 2 rue Royale gardait l’état-major (EMM), alors que l'entrée se fait aujourd'hui par la rue Saint-Florentin. « Royale », c'était le nom de ce porte-avions en quai de Seine – qui coïncidait avec le surnom de l’armée de mer. L'opulence militaire n’existe plus ; sous Sarko l’Américain, on la concassa dans l’Hexagone Balard. L’esprit des Français en jugea autrement – et bien que le monument ne fût jamais public – on le désigna toujours « Hôtel de la Marine », avec un mélange de révérence et d'affection. Même privée de ses galons d’amiraux, cette appellation d’origine perdure et représente une victoire symbolique.

Le 12 juin, le vaisseau de pierre se laissait enfin apprécier de tous les regards, après trois ans de restauration. On était passé de l’EMM ou CMN, le Centre des monuments nationaux. Dans son discours, Emmanuel Macron avait félicité l’institution présidée par Philippe Bélaval – qui « a réussi à réinventer le lieu », à en « retrouver l'esprit » tout en « le modernisant », grâce au « savoir-faire français ». L’opération fut en tous points un succès. Le chantier s’était élevé à 130 M€ dont seulement 10 % à la charge de l'État, le reste provenant du mécénat et de la location d’espace de travail partagé (coworking) situé à l’arrière du bâtiment, sans intérêt architectural.

« Appellation d’origine », écrivions-nous. Est-ce le cas ? Non.

Retour à la Révolution : deux hommes s’y croisent pour se passer les clés : le nouveau locataire, le secrétaire d'État à la Marine César Henri de La Luzerne (1737-1799), et son cousin Marc-Antoine Thierry de Ville d'Avray (1732-1792), assassiné lors des massacres de Septembre. Ville d'Avray est alors l’intendant du Garde-Meuble de la Couronne, ancêtre du Mobilier national. C’est dans cette réalité primordiale que l’Hôtel de la Marine s’est vu restaurer.

En 1767, quatre ans après l’installation de la statue de Louis XV, le bâtiment était devenu le dressing de la monarchie. À Versailles, seuls les ambassadeurs pouvaient le voir. En 1777, sous Louis XVI, l’intendant de l’époque Pierre-Élisabeth Fontanieu (1730-1784) ouvrit le lieu au public chaque premier mardi du mois. Le Garde-Meuble de la Couronne deviendra le musée des Arts décoratifs de France : toute l’Europe accourra pour se pâmer sur les collections du roi : mobilier, étoffes, tapisseries, bijoux, orfèvrerie, armes… Il fallait des amoureux du XVIIIe pour restituer cette atmosphère-là, comme le sont les décorateurs Joseph Achkar et Michel Charrière, choisis par Philippe Bélaval après qu’il eut visité leur hôtel particulier parisien. Mieux qu'une carte de visite !

Un point facilita leur entreprise : les marins, peu prompts à la Révolution, ne vandalisèrent pas le bâtiment. Il ne souffrit pas du pillage de juillet 1789 ni du vol des diamants de la Couronne en septembre 1792, le plus grand casse de l'histoire. La Marine ne fit qu'en repeindre les murs, par endroit jusqu’à 22 couches – qu'il fallut « gratter » !

À l’arrivée, c’est « Versailles en plein Paris », clame Joseph Achkar.

Le salon d’angle vit Victor Schœlcher signer le décret abolissant l'esclavage (avril 1848). Sur la cheminée trône une pendule au buste de nubienne enturbanné, acquise 1,5 M€ par un Anglais, heureux de la prêter. Marie-Antoinette craignait que son fils n’abîmât cet objet rare dont les yeux indiquent l'heure. La reine, cette Antigone, ignorait que le procès-verbal de sa mort (avril 1793) serait signé entre ces murs qui, grâce à la loggia, dominent la plus belle place du monde, celle aussi qui la fera périr.

Même comblé, l’œil ne peut s’empêcher, l'instant d'un 14 juillet, de voir encore du sang maculer ces pavés.


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