La Sélection du jour | « Les Éblouis » : glissement progressif du délire (n°820)
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Spiritualité

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« Les Éblouis » : glissement progressif du délire

Par Louis Daufresne - Publié le 29 novembre 2019

Depuis Grâce à Dieu de François Ozon, sorti en février, on sait que le clergé peut être complice des abus sexuels de ses prêtres. Avec Les Éblouis de Sarah Suco, en salle depuis le 20 novembre, c’est au tour des communautés charismatiques de « dérouiller ». Les voilà accusées de « dérive sectaire ». Il y a comme un décalage : des faits dont on ne peut mesurer l'ampleur et remontant aux années 80 sont présentés comme généralisables à une situation présente. La réalisatrice a beau souligner que « Ce n’est pas un film à charge contre l’Église catholique », l'institution prend quand même cher, par son absence de contrôle. Ici, la dérive sectaire advient sans que nulle autorité n'intervienne, un laxisme qui semble relever d'une autre époque. Dans Les Éblouis, la communauté catholique ne ressemble pas au Temple solaire ou à une cellule djihadiste du Sahel. Sarah Suco le précise : la communauté agit « dans la paroisse du coin d’une ville de province », en l’espèce Angoulême. C’est sous cet aspect un peu subliminal que la responsabilité de l’institution catholique est engagée, à double titre :

1. avoir confié une paroisse et ses fidèles à un loup « déguisé » en berger. Manque de discernement.

2. Ne jamais s’être assuré qu’il s’agissait bien d’un berger et pas d’un loup. Manque d'autorité.

Sarah Suco sait de quoi elle parle. Toute sa jeunesse (de 8 à 18 ans !), elle la vécut dans une communauté dont le nom n'est pas cité, ce qui permet de taper large. Camille met en scène sa propre histoire. Tout est filmé à la hauteur de son ressenti. Pour un premier rôle au cinéma, la prestation de Céleste Brunnquell est magistrale. Qu’il s’agisse de ses parents (Camille Cottin et Éric Caravaca) ou du berger/gourou (Jean-Pierre Darroussin), les autres rôles sonnent parfaitement juste.

Dans une critique fort argumentée, le père Pascal Ide invite pourtant à ne pas aller voir ce film. Il écrit que « la caméra filme (...) des moments de prière dont les participants apparaissent comme des illuminés en transe. Tous les charismes qui nous sont chers (chant en langue, prophétie, parole de science, guérison, délivrance, etc.) sont ridiculisés. Ce voyeurisme déformant et ironique peut être blessant ».

Il a raison mais il y a quelque chose de beaucoup plus blessant encore, c’est de voir les attitudes catholiques (chants, mains jointes, agenouillements, confessions, etc.), ainsi que tout l’ornement de cette religion (chapelets, médailles, crucifix, habits religieux, autel, etc.) devenir les objets d’une manipulation maléfique, d’une sorte de parodie qui ne dit pas son nom. Souillure et imposture caractérisent l’effarante réalité, en tout cas celle dont Sarah Suco dit se souvenir aujourd'hui.

Aveuglés et illuminés, Les Éblouis font penser à certaines sectes protestantes américaines - qui n'ont rien à voir avec Rome. En France, c’est un produit d’importation. L’institution catholique se trouva désarçonnée quand ces courants s'implantèrent chez nous, à une époque où l’on refaisait la société sur un mode hippie.

Quand les comportements ne dépendent pas d'une règle supérieure, on tombe très vite dans l’arbitraire de la secte et c’est pourquoi le monde protestant développe plus naturellement cette dérive. Mais le film va plus loin : il montre ce glissement progressif des parents vers le délire, de la captation de leur fragilité, de leurs bonnes intentions jusqu'à celle de leurs biens et de leur vie entière, sous un discours hyper généreux. C’est le paradoxe de la situation : les « communautaires » n’ont que l’Esprit saint à la bouche mais, sans jurisprudence ni contrôle, leurs mots disent et font le contraire. Comme si Dieu pouvait devenir l’instrument du diable. On s’aperçoit que le bien et le mal ne sont pas séparés par une cloison étanche : il s’agit de deux lignes parallèles et un rien suffit pour passer de l’une à l’autre, de la douceur d’une caresse à l’étreinte de la domination. Ici, la cloison n’existe pas et l’omniprésence du rapport tactile facilite l’emprise : de la guérison on arrive à la possession. Et les séances d’exorcisme en sont un point culminant : le mal (l’emprise) se présente comme le libérateur du mal et la personne sur qui l’on « prie » en devient folle, à pourchasser un démon que le gourou fait exister pour mieux l’avilir.

Si on pense à un phénomène plus marqué dans le monde anglo-saxon, c’est aussi à l’univers communiste que fait penser ce film. On dit du communisme qu’il est une hérésie chrétienne. Une lecture politique situerait Les Éblouis quelque part entre Le Zéro et l’infini d’Arthur Kœstler et La Ferme des animaux de George Orwell. La mise en commun exerce une tyrannie, de tous sur tous, mais c'est une minorité intelligente qui orchestre ce système à son profit. La délation intrafamiliale, la confession publique, la traque obsessionnelle du mal afin de soumettre la communauté, l’enfermement des récalcitrants, la rééducation pour se guérir de son péché contre le parti, une bonne part de ces signatures idéologiques se manifeste dans Les Éblouis.

Certaines scènes sont hallucinantes : on voit la communauté bêler pour appeler son berger ! Pour Sarah Suco, « Camille va devoir affirmer sa liberté de pensée face à des parents qui y renoncent, (…) ces parents [qui] redeviennent des enfants ». C’est elle, l’aînée, qui remplace la mère défaillante en prenant la tête de la famille à sauver. Le père Ide déplore que Camille fasse « de la transgression (…) (mensonge, vol, fornication) le signe de son affranchissement ? » Il faut se mettre à la place de cette jeune fille dont le gourou dézingue tout l'univers. Le mensonge, le vol et la fornication (il y a un abus sexuel commis sur le tout jeune frère de Camille) sont inscrits dans les mœurs de la communauté déviante ; il n’y a d’autre issue pour elle que de transgresser ce que le groupe professe. C'est une question de survie psychique.

S'il s'agit d'un témoignage à prendre pour ce qu'il est, Les Éblouis nous amènent à retrouver le sens de la distance, pour protéger les personnes des unes des autres. Les règles monastiques sont vissées sur ce principe. Aduler un religieux est dangereux, tout comme faire vivre en permanence des familles dans un univers clos.


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