La Sélection du jour | L’ère de l’« Homo indignatus » (n°715)
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Société

La synthèse

Bienvenue dans l’ère de l’"Homo indignatus"

Par Judikael Hirel - Publié le 29 juillet 2019

À chaque jour son indignation… Un jour les violences faites aux femmes, la veille le baccalauréat, le lendemain le réchauffement climatique, les migrants noyés en Méditerranée ou bloqués au large. Mais de posture, de façon connectée de se faire du bien tout en rendant toute opinion inaudible à force de sédimentation des causes, l’indignation s’est surtout métamorphosée en un véritable business, à l’heure des réseaux sociaux.

Bienvenue dans l’ère de "l’Homo indignatus". En effet, il y a quelques jours de cela, Tristan Harris, ancien ingénieur de Google, était auditionné par le Sénat américain. Pour lui, les smartphones sont des "machines à sous" et les technologies "piratent l'esprit" de leurs utilisateurs. L'enjeu : "rendre dépendant au fait d'attirer l'attention des autres". Et pour attirer l’attention, rien ne vaut l’indignation.

L'indignation comme moteur, comme vecteur de chiffre d’affaires ? Exactement, confirme Tristan Harris. "L'indignation, l'indignation morale, est le sentiment qui obtient le plus d'engagement. Pour chaque mot d'indignation ajouté à un tweet, le taux de retweet augmente en moyenne de 17%. En d’autres termes, la polarisation de notre société fait partie du modèle commercial" des géants du Web. Ajoutez à cela une couche d’agressivité et de culpabilisation, et le cocktail de la rentabilité par l’indignation est prêt. Les descendants des lecteurs du célèbre Indignez-vous! de Stéphane Hessel, vendu à près d’un million d’exemplaires en 2010 sont juste tombés dans les bras de Facebook. D’ailleurs, comme le souligne Eugénie Bastié dans le Figarovox, "l’indignation individuelle permanente est le masque et le revers de l’impuissance collective." Mais, surtout, "parce que l’indignation continue et immédiate, à portée de clic, crée un climat irrespirable et conduit parfois au lynchage, lorsque l’indigne jeté en pâture devient la proie de la meute assoiffée d’exhiber ses vertus en jetant la première pierre." Ainsi, "le Social Justice Warrior (SJW) à cheveux bleus a remplacé le soixante-huitard à col Mao, la dénonciation tous azimuts, l’indifférence, les robespierristes, les voltairiens. Avec ce paradoxe : une époque qui a renoncé à toute conception commune de la dignité communie pourtant chaque jour dans l’indignation."


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