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25 ans du génocide rwandais

La synthèse

Le Rwanda, l'horreur et l'honneur

Par Louis Daufresne - Publié le 05 avril 2019

Emmanuel Macron sera absent dimanche aux cérémonies du 25e anniversaire du génocide au Rwanda. Le président de la République s’en remet aux historiens en chargeant une commission d’examiner les archives françaises sur la période de 1990 à 1994. « Tout est perdu, fors l’honneur », écrivait François Ier après la défaite de Pavie. Au Rwanda, tout fut perdu, même l’honneur. Mais 25 ans après, c’est facile à dire et difficile à prouver...

Quasiment au cap de l'an 2000, une tragédie s’abattait sur le Rwanda, pays d’Afrique des Grands Lacs plus petit que la Normandie. Sur ce confetti vallonné et pittoresque eut lieu une chasse à l’homme d’une ampleur inouïe : selon l’ONU, au moins 800.000 personnes périrent en cent jours, d’avril à juillet 1994, soit un habitant sur dix. On s’étripa entre voisins, villageois, paroissiens. « Un génocide de proximité », selon Jean Hatzfeld, auteur d’Une saison de machettes (Seuil, 2003). Les Hutus liquidèrent les Tutsis dans les rues, à des barrages routiers, dans les villages, les maisons, les champs, les églises et jusque dans les forêts. Soldats, miliciens, civils et parfois religieux communièrent au sang de la minorité honnie. Les Hutus qui refusèrent la violence en furent aussi les victimes.

Le dernier génocide du XXe siècle succéda à une longue liste de massacres commis dès la fin des années cinquante. À cette époque, l’Église catholique s’appuyait sur l’aristocratie tutsie. En 1946, le roi Mutara III avait même consacré le Rwanda au Christ-Roi. Mais séduits par les idées nouvelles, le clergé et le colon belge pratiquèrent un renversement d’alliances au profit des Hutus (80 % de la population). Promis au pouvoir, les serfs commencèrent à se venger de leurs maîtres : dès 1959, des Tutsis furent poussés à l’exil dans les pays voisins comme l’Ouganda. Cette diaspora meurtrie allait y organiser une armée sous l’égide du Front patriotique rwandais (FPR).

En quête de stabilité après l’indépendance acquise en 1961, le Rwanda francophone s’était rapproché de l’influence française incarnée par le général de Gaulle et depuis 1975, la coopération militaire n’avait cessé de se renforcer. Mais les Tutsis de l’extérieur ne se résignaient pas et en 1979, un certain Paul Kagamé rejoignit la rébellion du FPR basée en Ouganda, où sa famille s’était installée quand il avait quatre ans.

L’année 1990 marque une rupture. Le 20 juin, François Mitterrand prononce le fameux discours de La Baule. Prenant acte de la fin de la guerre froide, le chef de l’État conditionne le soutien de la France à la démocratisation des régimes africains. Plus question pour eux de jouer l’URSS contre le monde libre. Du 7 au 9 septembre, Jean-Paul II visite le « pays des mille collines » et trois semaines plus tard, le 1er octobre, le FPR tutsi se lance à la reconquête du pouvoir.

La guerre civile éclate. La France intervient avec les Belges pour bloquer la première offensive tutsie. Se sentant menacé, le pouvoir hutu se livre à un double jeu : d’un côté, un état-major secret planifie l’élimination des Tutsis de l’intérieur, de l’autre le président Juvénal Habyarimana introduit un multipartisme de façade pour répondre aux critères de La Baule. La France joue alors un rôle-clé dans la formation militaire du régime. Notre chancellerie n’ignore pas que la situation peut dégénérer. Selon Hubert Védrine, la France appuie le régime hutu pour avoir prise sur lui et lui « tordre le bras ». En l’obligeant à partager le pouvoir avec les Tutsis, Paris espère mettre fin aux hostilités.

Cette issue favorable advient formellement le 4 août 1993 avec les accords d’Arusha (Tanzanie) signés entre le gouvernement hutu et le FPR. Il s’agit d’instaurer un gouvernement de transition élargi. Les troupes françaises laissent alors la place à la Mission des Nations unies d’assistance au Rwanda (Minuar). Selon Védrine, ces accords exemptent la France de tout mauvais procès : le but est bien de démocratiser le régime et ainsi de conjurer sa déviance génocidaire. Sauf qu’aucun des deux camps n’aspire à quelque compromis que ce soit. La France croit manipuler le pouvoir hutu, alors qu’elle se fait « balader » par lui. Tout espoir de paix s’effondre le 6 avril 1994 lorsque, de retour d’Arusha, le Falcon du président hutu Habyarimana est détruit par deux missiles sol-air juste avant d’atterrir à Kigali. Le président burundais trouve aussi la mort dans l’attentat. Qui en est à l’origine ? Les enquêtes se contredisent encore mais l’hypothèse la plus vraisemblable pointe les extrémistes hutus. On voit mal comment des Tutsis auraient pu s’installer dans le camp militaire de Kanombe, y faire tous les repérages nécessaires, et y tirer de nuit des Sam16 …

Cette attaque fait basculer le Rwanda dans l’horreur. Relayée par la Radio des Mille Collines, la chasse à l’homme s’enclenche sous l’influence de personnages de l’ombre comme Théoneste Bagosora, considéré comme le « cerveau du génocide ». La France ignore-t-elle son influence ? On ne peut le penser. Un fleuve de sang inonde le pays.

Le 8 avril 1994, un gouvernement intérimaire hutu est formé à l’ambassade de France. Les éléments hutus modérés sont en fuite quand ils ne sont pas déjà morts. Paris va soutenir le GIR jusqu’au bout, y compris par des livraisons d’armes, alors que les crimes en cours rendent illusoire toute collaboration fructueuse. Rétrospectivement, cette attitude peut néanmoins se comprendre car l’ampleur du génocide n’apparaît qu’au fil du temps et qu’on peut faire un lien mécanique entre la pression exercée par les Tutsis de l’extérieur et le massacre des Tutsis de l’intérieur. Plus les premiers gagneront du terrain, plus les seconds seront éliminés. En gelant l’avancée de la rébellion, on fait descendre la pression sur le pays et on évite le chaos. La France pense ainsi garder la main sur la situation. Ses détracteurs objectent qu’il s’agit d’une forme d’aveuglement et que Paris se soucie uniquement de préserver l’intégrité du territoire rwandais menacée par le FPR. Rester neutre paraît impossible dès lors qu’il s’agit de bloquer les forces tutsies venues d’Ouganda sans empêcher les Hutus de continuer les massacres.

Là-dessus vient se greffer l’ambiguïté de l’opération Turquoise. L’ONU tarde à délivrer le mandat demandé par la France et la mission ne débute que le 22 juin 1994, plus de deux mois après les premières tueries (10.000 personnes meurent par jour !). Cette expédition se limite à la protection des populations. Mais la passivité d’officiers français devant certains massacres (comme celui de Bisesero où 60.000 Tutsis sont tués) avive l’idée d’une complicité avec les génocidaires. 25 ans après les faits, cette thèse est soutenue par des voix auxquelles les médias donnent volontiers la parole, alors que les défenseurs de l’armée peinent à se faire entendre. On ne peut ici confronter tous les arguments liés à des situations opérationnelles mais imaginer que l’officier et le soldat français, réputés pour leur professionnalisme, puissent déshonorer ainsi leur uniforme semble extravagante. C’est pourtant ce que n’hésite pas à faire la commission Mucyo dans son rapport à charge publié en 2008 à l’instigation du nouvel homme fort du régime, Paul Kagamé. Pour mieux comprendre, essayons de contextualiser :

En 1994, la France vit sous le régime de la deuxième cohabitation (mars 1993-mai 1995). Édouard Balladur est Premier ministre, Alain Juppé ministre des Affaires étrangères et Hubert Védrine secrétaire général de l’Élysée. Les accusateurs le désignent comme la tête pensante du jeu rwandais. Un ex-officier de l’opération Turquoise, Guillaume Ancel, parle de le traîner en justice ! Toute la controverse porte sur le sens réel que la France donne alors à l’opération Turquoise : sauvetage d’un régime en déroute ou secours aux populations en détresse ? Dans le brouillard de la guerre, la vérité se situe sans doute à mi-chemin. La France croit jouer sa crédibilité en Afrique sur sa capacité à sauver un pouvoir en place et à empêcher la guerre civile. La coopération militaire devient moralement périlleuse quand le régime soutenu entend l’exploiter à des fins criminelles. L’opération Turquoise sauve des vies mais comment éviter les massacres sans séparer les belligérants ? La France veut rester dehors, alors qu’elle est dedans ! L’attaque du FPR oblige l’armée à barrer la route aux rebelles et, par moment, à mener des actions en profondeur, ce qui dépasse le caractère humanitaire de la mission onusienne. Cet engrenage ne fait pas de la France un complice du génocide mais un acteur du conflit. Pour ne pas en arriver là, il y avait trois options :

1. Le désengagement cynique : voyant qu’elle ne maîtriserait jamais la situation avec les moyens qu’elle se donnait, la France aurait pu se retirer dès 1990. Mais cette dérobade eût été un mauvais signal envoyé à nos alliés africains après le discours de La Baule. Les États-Unis, le Royaume-Uni, la Belgique, tout le monde se mit à l’abri avant l’orage qui grondait. Seule la France garda son parapluie ouvert… Mais qu’entendrions-nous aujourd’hui sur l’égoïsme néocolonial si cette option avait été retenue ?

2. La contre-offensive militaire : quitte à s’engager, la France aurait pu tout mettre en œuvre pour geler la reconquête du FPR et lever l’hypothèque génocidaire sur les Tutsis de l’intérieur. Mais à l’heure où la Yougoslavie se disloquait et l’Allemagne s’unifiait, nul homme politique n’était prêt à enliser nos forces dans le bourbier rwandais. Et ce n’est pas 2.500 hommes qu’il aurait fallu mobiliser… La France n’avait aucun intérêt stratégique dans la région. L’armée française évita le contact au maximum et s’entendit avec le FPR pour que fussent respectées les zones qu’elle sécurisait.

3. Le renversement du régime : cette option supposait d’épurer le pouvoir hutu des éléments extrémistes, comme le discours de La Baule aurait pu nous y inciter. Dès novembre 1990, le général Jean Varret, chef de la Mission militaire de coopération au Rwanda, informait ses supérieurs du risque génocidaire. Et il n’était pas le seul. Fallait-il mener une action préventive ? La France se focalisa sur la stabilité du régime en place, sans voir que son appui militaire ne servirait pas à empêcher la guerre civile mais à l’alimenter. Des Hutus modérés – ceux qui furent assassinés dès le début du génocide – auraient pu être portés au pouvoir. Juvénal Habyarimana n’était-il pas lui-même issu d’un coup d’État ? Or la France laissa toute liberté au régime, notamment celle de créer la Radio des Mille Collines qui serait destinée à lancer des appels au meurtre le jour venu.

Cette tragédie rwandaise nous amène à nous poser des questions simples : dans quel dessein la France s’engagea sur ce théâtre infernal ? Qu’avait-elle à y gagner ? Doit-elle reconnaître des erreurs et si oui lesquelles ? En formant des soldats et des miliciens rwandais, les autorités françaises auraient dû tenir compte des signaux d’alarme envoyés par le terrain. Aujourd’hui, le président Emmanuel Macron charge une commission d’historiens d’examiner les archives françaises sur la période de 1990 à 1994. Pour Hubert Védrine, notre pays s’en sortit honorablement puisque les extrémistes des deux camps firent échouer ses efforts. Ce qui importe selon lui, c’est « le sens général de l’action ». Il reconnaît qu’après les accords d’Arusha, la France aurait dû renforcer sa présence militaire pour les faire appliquer. Ne peut-on pas conclure que c'était mission impossible ?

Si on devait trouver une morale à ce drame, c’est que même le plus proche des amis, animé par les meilleures intentions du monde, ne peut marier de force deux personnes qui se haïssent, ni même les empêcher de s'entre-tuer. Sans la France, le génocide rwandais aurait eu lieu. Au moins peut-elle toujours se prévaloir d’avoir agi...


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