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La synthèse

Le gouvernement nous espionne-t-il ?

Par Louis Daufresne - Publié le 23 avril 2021

Si le Covid confine les corps, il hystérise aussi les esprits. Certains se prennent pour des lanceurs d’alerte, quand ils ne font qu’allumer le brasier du complotisme. Y compris les politiques – toujours prompts à faire parler d’eux, comme Nicolas Dupont-Aignan et sa vidéo intitulée « Révélation : le gouvernement lance une surveillance généralisée des réseaux sociaux ! »

Bigre. Nos yeux seraient déjà aussi bridés que les libertés en Chine.

Cette interprétation est à peine exagérée. Le candidat souverainiste scénarise son propos avec le talent oratoire qu'on lui connaît. Il commence en disant : « Ce soir je suis en mesure de vous faire une révélation et je vous demande d’écouter avec attention ce que je vais vous dire et à le partager partout où vous pouvez ». À côté d'une telle mise en bouche, l’appel du 18 juin paraît insipide. Cette dramaturgie vise à déclencher l’hormone de la réaction horrifiée quand la vidéo annonce que l’État va engloutir 3 millions d’euros « pour espionner les Français ».

Le terme est lâché : espionnage. Il rappelle les romans de John Le Carré et la triste époque où la Stasi plaçait des micros dans les confessionnaux.

Toutefois, le mal que dénonce Nicolas Dupont-Aignan n’a rien à voir avec de vieux scandales, du type des Irlandais de Vincennes et des écoutes de l’Élysée sous François Mitterrand. Il n’y a aucun coup tordu, tout est transparent. Comme le dit BFM : « Un appel d'offres de 2,8 millions d’euros a été accordé à trois spécialistes de la veille sur les réseaux sociaux, afin de mieux mesurer le ressenti des Français sur les actions gouvernementales. » Présentée ainsi, l’information paraît anodine ; elle n’a ni la même portée, ni la même gravité. Pour une raison simple : ce qui fait bondir Nicolas Dupont-Aignan n’a plus rien d’exceptionnel. Le social listening (« l’écoute sociale ») est un outil connu de toutes les grandes marques. Il s’agit de surveiller à la fois sa réputation et le marché, d’y déceler les menaces, les promesses et les tendances, en fait de sonder l’opinion. Faut-il parler d’espionnage ? Si on dit oui, alors nous y avons consenti depuis longtemps via notre carte bleue ou OK Google.

Il s’agit plutôt de propagande.

Le Service d’information du Gouvernement (SIG) dépend du Premier ministre. C’est lui qui est à la manœuvre. Le Bulletin officiel du 14 avril des annonces de marchés publics (BOAMP) parle d’un outil de « mesure d'impact sur les réseaux sociaux pour permettre au gouvernement de détecter, analyser et mesurer les préoccupations et attentes des internautes vis-à-vis de son action en particulier et de l'actualité en général ». En fait, l'exécutif cherche juste à être audible. Les partis n’agrégeant plus la population, « l’écoute sociale » l’aidera à se repérer dans le brouillard des modes et des idées. Le politique en est réduit à cet expédient. Emmanuel Macron n’inaugure rien. Nicolas Sarkozy le précéda dans l’art de segmenter les publics pour y adapter son message.

Sur les trois entreprises sélectionnées, une seule est française : Visibrain située à Évry (non loin de Yerres, la ville de NDA). Les deux autres, NewsWhip et Talkwalker, ont leur siège respectivement en Irlande et au Luxembourg. Point capital : aucune n’a de lien avec un service de modération (de Twitter, Facebook ou autre). Elles ne pourront supprimer ni compte ni contenu.

En fait, le gouvernement délègue son influence à des sociétés privées en partie étrangères, ce qui signe son impuissance. Il ne sait pas comment s’y prendre à un an de la présidentielle. « L’écoute sociale » va-t-elle accroître son influence numérique ? Rien n’est moins sûr car les précédents, notamment sur le terrain de la lutte contre la radicalisation, sont quasi nuls, sans même parler du gloubi-boulga auquel aboutirent les débats sur la haine en ligne. En ce sens, cette initiative relève moins de l’espionnage que du gaspillage. Maintenant, on verra si cet appel d'offres lui permet de mieux communiquer.

Deux autres points peuvent être soulevés :

1. Les réseaux sociaux ne font pas l’opinion ni ne la résument. Si la consommation de masse via les plateformes sort renforcée de la pandémie, ce n'est pas sur la Toile que se tissent les idées politiques. Internet attire des publics limités et motivés. La TV reste le moule de l'opinion. Un phénomène comme le film Hold-Up est assez rare – qui prend de vitesse les media et oblige le « système » à réagir dans l'urgence.

2. Les outils de veille vont-ils supplanter les instituts de sondage ? Depuis qu’ils existent, les Ipsos et autres Sofres et BVA se servent des élections pour faire leur com’. Qu’ils soient mis en concurrence avec d’autres instruments n’est pas une régression démocratique.

Une chose est sûre : la politique recourt de plus en plus aux techniques mercantiles, en nous radarisant. Un livre un peu fantasque paru en 2006 se révèle opportun. Il s’appelait la Société du radar (L’Harmattan). Son sous-titre ? « l'État sarkozyste au Kärcher »

Le discours fonctionne aussi avec la macronie, exécrée par Nicolas Dupont-Aignan.


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