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International

La synthèse

Le chantage aux migrants de la Turquie va-t-il réveiller l’Europe ?

Par Philippe Oswald - Publié le 03 mars 2020

La menace a été mise à exécution : Recep Tayyip Erdogan a ouvert les frontières de la Turquie le 28 février, et poussé des flots de migrants à franchir la frontière avec la Grèce et la Bulgarie. « Qu’avons-nous fait hier ? Nous avons ouvert les portes », a expliqué Erdogan à ses concitoyens le 29 février. Et d’assurer : « Nous ne fermerons pas ces portes… Pourquoi ? Parce que l’Union européenne devrait tenir ses promesses. » Une allusion aux accords passés en 2016 entre Bruxelles et Ankara, après la vague de plus d’un million de migrants provoquée par la chancelière allemande Angela Merkel en 2015. L’UE avait ensuite conclu avec Ankara un accord financier engageant la Turquie à garder migrants et réfugiés en échange d’une aide de 6 milliards d’euros.

 Le 2 mars, Erdogan a affirmé qu’il avait rejeté une aide européenne supplémentaire d’un milliard d’euros. Trop peu, trop tard ! « Depuis que nous avons ouvert nos frontières, le nombre de ceux qui se sont dirigés vers l'Europe a atteint les centaines de milliers. Bientôt, ce nombre s'exprimera en millions » a-t-il claironné. Même si les chiffres semblent actuellement exagérés, ils donnent un avant-goût de ce qui attend le continent européen : « Après que nous avons ouvert les portes, les coups de téléphone se sont multipliés, a plastronné Erdogan. Ils nous disent ‘fermez les portes’. Je leur ai dit : « C’est fait, c’est fini. Les portes sont désormais ouvertes. Maintenant, vous allez prendre votre part du fardeau ». Le « fardeau » ce sont quelque 4 millions de migrants en Turquie, dont 3,7 millions réfugiés syriens. Auxquels peuvent s’ajouter à tout moment un million de civils syriens fuyant les bombardements de la poche d’Irbil, et coincés à la frontière turque.

Que veut Erdogan ? Encore plus d’argent, bien sûr, quoi qu’il en dise. Mais surtout se venger publiquement des « infidèles » occidentaux. Il a en effet grand besoin de redorer son blason auprès de sa population, lasse de sa dictature, inquiète des vagues d’immigrations successives, et troublée par la mort de 34 soldats turcs dans le nord de la Syrie où l’intervention turque a tendu les relations avec la Russie alliée de Damas (Erdogan sera reçu par Poutine à Moscou, jeudi prochain, pour un entretien dont il est peu probable que le Turc sorte vainqueur). Les soldats turcs ont été victimes de l’aviation syrienne ou russe dans la poche d’Idlib, dernier réduit tenu par les rebelles au régime auxquels ils sont venus prêter main forte (dont HTS, la branche syrienne d’Al Qaïda). Mais n’osant s’en prendre aux Russes, Erdogan se venge sur les Européens. Des milliers de migrants se pressent aux frontières de la Turquie avec la Grèce et la Bulgarie où policiers et militaires s’efforcent de les contenir. Le premier ministre grec a suspendu toutes les nouvelles demandes d’asile et fait appel à l’Union européenne, en vertu du traité européen d’assistance et de protection des frontières.

On ne peut pas dire que l’Union européenne n’avait pas été prévenue. Depuis que l’Europe lui a délégué la gestion de la crise migratoire, la Turquie dispose d’une arme redoutable : laisser les migrants ou réfugiés partir en Europe pour faire monter les enchères. L’an dernier déjà, 50 000 migrants auraient quitté la Turquie pour gagner l’Europe, soit une hausse de presque 50% par rapport à 2018. Parmi eux, 8000 expulsés de Turquie dont des djihadistes européens. « Que cela vous fasse plaisir ou non, que vous leur retiriez ou non leur nationalité, nous vous renverrons ces membres de l’EI, vos propres gens, vos propres ressortissants, ils sont à vous, faites-en ce que vous voudrez » avait prévenu cyniquement le ministre turc de l’Intérieur.

Ce coup de force de la Turquie aura peut-être tiré l’UE de sa somnolence. Ce 3 mars, les présidents de la Commission, du Conseil et du Parlement européen, se sont rendus à la frontière grecque la plus menacée, et les ministres de l'Intérieur européens doivent se réunir demain, mercredi, à Bruxelles pour discuter des mesures à prendre. A présent, l’UE ne peut décemment plus laisser la Grèce se débrouiller seule, ni abandonner les migrants aux conditions inhumaines des camps de Lesbos et d’ailleurs. Mais il n’est pas question non plus de les laisser s’installer massivement et indistinctement sur le sol européen. Le bras de fer avec la Turquie est engagé. Les sanctions économiques, la présence de Turcs en Europe, et l’appartenance de la Turquie à l’OTAN sont autant d’atouts à disposition de l’UE pour ramener Erdogan à la raison. Mais le « sultan » est fort avec les faibles, faible avec les forts. Gageons que c’est Poutine qui saura se montrer le plus persuasif.


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