La Sélection du jour | Le Brexit : une étrangeté britannique ? (n°1150)
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Le Brexit : une étrangeté britannique ?

Par Ludovic Lavaucelle - Publié le 19 décembre 2020

« To deal or not to deal » est la question brûlante entre Londres et Bruxelles alors qu’approche à grands pas la date fatidique du 31 décembre, qui marquera le départ officiel du Royaume-Uni de l’UE. Robert Tombs, éditorialiste du Spectator (en lien ci-dessous), revient sur l’histoire de cette rupture, et la met en perspective avec l’histoire européenne récente. On se souvient du choc médiatique et des commentaires amers sur la majorité qui vota « no » en 2016 : des ignorants, des « losers », des blancs xénophobes et réactionnaires. En Europe continentale, on a rapidement associé ce divorce à une bizarrerie britannique, ou plus précisément anglaise. Pour Robert Tombs, c’est ignorer un rejet du projet européen qui progresse dans la grande majorité des pays de l’UE depuis 40 ans.

Ce vote britannique de 2016 aurait pu intervenir bien avant. Les référendums de 2005 en France et aux Pays-Bas avaient rejeté le projet de Constitution européenne, et un scrutin outre-Manche eût donné le même résultat. Tony Blair avait réussi à éviter cet écueil à la vue des sondages annonçant un résultat sans appel, et, jusqu’en 2016, le maintien du Royaume-Uni n’a tenu que grâce aux efforts du gouvernement pour éviter soigneusement de passer par les urnes. Le plan de David Cameron, lors des négociations en 2015-16 avec l’UE, était d’obtenir des aménagements tout en restant hors de la zone Euro, les sondages indiquant que les sujets de sa Majesté consentiraient à rester dans ce cadre plus souple. L’échec fut total : la position du Royaume hors de la zone Euro offrait peu de leviers et la crise financière de 2008 poussait au contraire les instances européennes à exercer plus de contrôle. D’un côté, la richesse britannique venant pour une part majeure de la « City », il n’était pas question de compromettre ce bijou, de l’autre, Bruxelles ne voyait aucune raison de consentir à des demandes venant d’un membre déjà sur une orbite extérieure. Cameron finit par se rendre à l’évidence en février 2016. Il s’agissait de rester ou sortir.

Pour Robert Tombs, le Brexit n’est pas juste la fin d’une illusion britannique – rester en bénéficiant d’un régime spécial –, mais aussi la conséquence d’un rejet des institutions de l’UE. En 2016, un sondage montrait que 48% britanniques avaient une image généralement négative de l’UE, pourcentage similaire aux Allemands ou Néerlandais, contre 61% des… Français. La cause principale est le déclin économique : 20 des 27 pays actuels de l’Union ont vu leur croissance économique baisser depuis qu’ils sont devenus membres. L’Euro, introduit au début des années 2000, a vu ses quelques avantages largement contrebalancés par ses inconvénients, le principal étant l’ abandon de souveraineté. Loin de stimuler le commerce entre les États membres, les échanges ont au contraire stagné depuis. Dès lors, la recherche de l’avantage économique s’est focalisée sur d’autres continents. Le soutien populaire aux institutions européennes a suivi la courbe descendante des échanges intra-UE et du travail : les citoyens se sont détachés du projet européen.

Alors que l’adhésion à l’Europe atteignait son zénith dans les années 1980 avec près de 80% d’opinions favorables, elle est tombée brutalement dès les années 90, et encore plus fortement après la crise de 2007, pour devenir minoritaire en 2013 avec 40%. Le Royaume-Uni s’est distancié des affaires de la zone Euro. Pendant les premières décennies de la CEE, plus de la moitié de ses exportations allaient sur le Continent. Cette part est ensuite devenue largement minoritaire. Même le Marché commun n’a pas apporté grand-chose au pays car il concernait avant tout les produits de l’agriculture et les biens manufacturés et non les services. L’exportation de biens vers le reste de l’UE a très faiblement augmenté après l’introduction de l’Euro et la crise de 2007, alors que ses échanges croissaient rapidement vers le reste du monde. Depuis le milieu des années 90, la performance de l’économie britannique a été bien meilleure que celle de la zone Euro, malgré un déficit commercial avec le reste de l’UE. Les suites de la crise financière de 2007/08 ont donné le coup de grâce : la Banque Centrale Européenne a imposé des réformes drastiques aux pays les plus fragiles du Sud de l’Europe, avec pour corollaire une montée du chômage, particulièrement chez les plus jeunes. Le Royaume-Uni est devenu la première destination de la jeunesse des pays du Sud pour trouver du travail, alors que le parti UKIP nationaliste montait fortement.

Finalement, la raison du Brexit est assez simple : les Britanniques ont eu la possibilité de voter pour rester ou partir, luxe démocratique resté inaccessible aux autres citoyens européens. Il est vrai qu’il est moins risqué de se détacher quand on a gardé sa propre monnaie. Emmanuel Macron a d’ailleurs confié en Janvier 2018 à Andrew Marr, journaliste britannique, que les Français voteraient « probablement » de la même manière…


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