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Histoire

La synthèse

L'Autrichienne de garde

Par Louis Daufresne - Publié le 25 octobre 2019

« Le style, c’est l’homme », écrivait Buffon. C’est surtout la femme. Marie-Antoinette (1755-1793), feue reine de France, en fait sublimement partie. Par on ne sait quel tour de magie, son image continue de fasciner dans le monde entier. Nul n’étant prophète dans son pays, c’est sous les ors jacobins qu’on la joue discrète. Et pour cause. Il y a comme un léger contentieux qui a été « tranché », dirions-nous. Mais les choses évoluent et si Marie-Antoinette retrouve la Conciergerie, c’est pour y être admirée au fil d’une remarquable exposition intitulée Métamorphoses d’une image (jusqu’au 26 janvier). Les hautes pierres blanches de ce lieu austère se teintent d’une dimension symbolique et le prétexte à une sortie en famille devient une sorte d’événement. Avoir fait commencer l’exposition un 16 octobre, jour où l’archiduchesse d’Autriche fut guillotinée, ajoute encore de la solennité à ce lieu. Car « de tous les monuments auxquels est attachée l'image de la reine Marie-Antoinette, celui-ci est sûrement le plus fort : c'est ici qu'elle a été incarcérée et condamnée à mort », resitue Philippe Bélaval, président du Centre des monuments nationaux (CMN).

La Conciergerie accueille plus de 200 pièces illustrant cette « Marie-Antoinette-mania ». Que signifie ce phénomène ? Pour le commissaire Antoine de Baecque, « il ne s’agit pas d’une réhabilitation mais d'un renouvellement de l'image, celle d'une princesse moderne qui s'émancipe du pour ou du contre ». Sortir de ce clivage en France, quelle gageure ! Doit-on cet exploit à la militance féministe ? Peut-être. Avant que ce pays ne proclame les droits de l’homme, Marie-Antoinette incarnait le pouvoir des femmes, leur domination douce sur la haute société de l’époque. Et la Révolution, au-delà de ses mythes libérateurs, fut une revanche des mâles, comme le souligna la célèbre portraitiste de la reine, Élisabeth Vigée-Lebrun (1755-1842). Est-ce à dire que l’Autrichienne était une « chienne de garde », pour reprendre le nom de la tapageuse association féministe ? Non, bien sûr. Il y a un anachronisme trop évident. La reine symbolise une manière d’être, une éducation, et aucunement une dialectique anti-masculine. Néanmoins, on ne peut qu’être sensible à la maxime de Benoîte Groult (fondatrice des CDG) : « Le féminisme n’a jamais tué personne, le machisme tue tous les jours ». Marie-Antoinette fut une victime de la terreur machiste. Mais le reconnaître gêne l’historiographie officielle. Ce serait associer la Révolution à un mouvement de fermeture, et non de progrès.

L’exposition n’entre pas dans ces considérations. A travers toutes les représentations de la reine, on pourra donc ne goûter que la frivolité et la créativité artistiques attachées au XVIII° siècle finissant. Il y a un art de vivre qui se perdra sous le règne bourgeois. Le Siècle de Voltaire est aujourd’hui adulé pour les mœurs libertaires de ses élites, alors que le XIX° les cadenasse moralement. C’est là que le miroir fonctionne avec notre époque. L'année 2006 est importante : au cinéma, l'Américaine Sofia Coppola « réinitialise » l’image de Marie-Antoinette, lorsque Kirsten Dunst campe une punkette en crise d’ado. Tout comme Miloš Forman avait caricaturé Mozart dans Amadeus (1984), Coppola transforme Marie-Antoinette en pop star. Toujours prompt à se greffer sur les monuments, l’art contemporain accapare aussi la reine jusqu’à dépecer son corps – avec le Hanging Heart de Jeff Koons (2005) et le Queen’s Vagina d’Anish Kapoor (2014), deux installations exposées au château de Versailles. Moins transgressif, le fameux portrait officiel de Marie-Antoinette par Vigée-Le Brun (1783) est botoxé par Botero (2005), et il est même rejoué par l’escort-girl Zahia Dehar, photographiée par les plasticiens Pierre et Gilles (2014). Bref, depuis une quinzaine d'années, Marie-Antoinette échappe totalement à son personnage. Pour le recentrer sur son destin, on regardera sur Arte (samedi 25 octobre, 20h50) l’excellent film Juger la reine, décliné du livre d’Emmanuel de Waresquiel.

Qu'elle soit caricaturée en harpie ou en sainte martyre, pourquoi cette femme imprime-t-elle autant ? Car, honnêtement, son style ne nous est pas familier même si on l’appelle par son prénom – et quel prénom ! – celui d’un autre âge. Et puis il y a sa coiffure – et quelle coiffure ! – une sorte de pièce montée comme on n’en voit plus que dans les défilés de Jean-Paul Gaultier. Justement, c’est là que se résout sans doute l’énigme de la « Marie-Antoinette-mania ». Selon Annie Duprat, spécialiste d’iconographie historique, « derrière l’adoration à l’étranger pour Marie-Antoinette, il y a l’adoration du goût français du XVIII° siècle ». Remarque intéressante. Prend-on la mesure de cette influence-là ? « C’est aussi, ajoute-t-elle, une figure commercialisable car on la reconnaît vite : il suffit d’un visage de femme, d’une perruque et de bijoux ». Commercialisable ? Le mot est lâché. Marie-Antoinette de Habsbourg-Lorraine, l’Antigone de l’ancien monde, passée de l’insouciance à la tragédie. Notre monde d’objets en fait une VRP de LVMH. Qui aurait pu l’imaginer ? C’est peut-être ça, le fin mot de l’histoire, et même la fin de l’Histoire tout court.


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