La Sélection du jour | L'Afghanistan, rêve et cauchemar de l'Occident (n°1321)
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L'Afghanistan, rêve et cauchemar de l'Occident

Par Louis Daufresne - Publié le 07 juillet 2021

« Quand j’allais là-bas, le barbare, c’était moi », confiait le célèbre photographe Roland Michaud (1930-2020), mémoire de l’Afghanistan des temps heureux. Séduit par ce pays sauvage, tout comme son épouse Sabrina, il se fit cavalier et chevaucha le chef-d’œuvre romanesque de Joseph Kessel (Gallimard, 1967). Au hasard des sentiers, au pas des caravanes, au détour des bazars, tout un univers se dévoila patiemment à ses yeux d’initiés. Il en naquit une galerie de portraits – d’une beauté aussi minérale que « l'Afghane aux yeux verts », la jeune Sharbat Gula photographiée en 1984 par Steve McCurry dans le camp de réfugiés de Nasir Bagh. Ou bien ce visage christique illustrant cet article.

20 ans après les attentats du 11 septembre, les forces américaines et de l'Otan s’en vont. Elles étaient recluses dans la base aérienne de Bagram, à 50 km nord de Kaboul, centre névralgique de leurs opérations. Leur retrait définitif sera terminé d'ici la fin août, dit-on à la Maison Blanche. Les États-Unis auront mené là-bas, paraît-il, la plus longue guerre de leur histoire.

Pour quels résultats ? Aucun. Et c’est même au-delà de ce qu’on pouvait imaginer. Ce qui frappe aujourd’hui, c’est la vitesse et la facilité avec laquelle les insurgés talibans ont conquis les provinces septentrionales du Takhar et du Badakhshan. Ces territoires – qui leur avaient toujours échappé – faisaient partie des fiefs de l'Alliance du Nord, dirigées par feu commandant Massoud, tué dans un attentat-suicide islamiste deux jours avant l’attaque contre le World Trade Center. Le Lion de Pandjchir savait rugir quand il fallait s’opposer au régime taliban durant les années 1990. Vingt ans après sa mort, de vastes portions de ce pays tadjik sont tombées sans même combattre. Le Badakhshan s’étire vers l’est en formant « le bec de canard » – laqué pourrait-on dire puisqu’il touche la Chine via l’étroit corridor du Wakhan. Cette région, l’une des plus isolée du monde, est sublimée par les sommets du Pamir fréquentés par les alpinistes. Pourtant, dans ces deux provinces, des soldats et des miliciens progouvernementaux avaient été mobilisés. Les Talibans les ont mis en déroute. Un millier de militaires afghans a même dû se mettre à l'abri de l’autre côté de la frontière, au Tadjikistan. Il s’agit d’un coup psychologique très dur porté aux autorités de Kaboul.

Pouvait-il en être autrement ? Les talibans sont la vitrine politico-religieuse de l’ethnie majoritaire pachtoune. Leur progression dans le Nord, loin de leurs bastions traditionnels du Sud sous influence pakistanaise, prouvent qu’ils sont la seule force organisée. La diplomatie saura-t-elle inverser la tendance ? Aujourd’hui, des délégations du gouvernement afghan et des talibans se sont rencontrées à Téhéran, après des mois de tractations infructueuses au Qatar.

Quelle leçon tirer de la présence occidentale en Afghanistan ? Roland et Sabrina Michaud étaient venus en amis dans un pays qui les fascinait. Était-ce le cas du corps expéditionnaire américain ? On se souvient du reportage du New York Times sur les mauvais traitements infligés à la prison de Bagram, surnommée le « Guantanamo afghan ». La France se déploya dans le pays pendant treize ans (2001-2014). On se rappelle la polémique sur la photo de Paris-Match achetée aux rebelles : des talibans vêtus de l'uniforme de soldats français tués posaient en vainqueur. Une belle victoire médiatique pour ces montagnards nés avec une arme au fond d’une grotte.

En Afghanistan, on déteste les étrangers, synonymes de chaos. Sous son turban, l'Afghan est indomptable. Les Anglais le savaient depuis les deux guerres faites par le Raj au XIXe siècle. Après l’invasion soviétique de 1979, la CIA arma la résistance. Le grand Satan, c’était l’URSS. Des campagnes de presse transformèrent les moudjahidin en « freedom fighters ». On pleurait sans le savoir sur beaucoup de Ben Laden en gestation mais, secrètement, l’occidental avachi dans son canapé ne rêvait-il pas de mettre un lance-missile Stinger sur son épaule ? Leur vie de combattants semblait sauvage et libre. Quant à la bourgeoisie, elle admirait l’Afghan comme on le fait d’une icône. Elle y voyait une réplique orientale des catholiques polonais, résistants eux aussi mais priant de nuit, bougie à la main.


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