La Sélection du jour | « La République sanitaire de France » tirée à hue et à dia (n°1110)
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Politique

La synthèse

« La République sanitaire de France » tirée à hue et à dia

Par Philippe Oswald - Publié le 03 novembre 2020

L’expression – le coup de gueule – est de l’historien Franck Ferrand, invité sur Cnews ce mardi matin, 3 novembre : « Nous connaissions la République populaire de Chine, la République démocratique du Congo, nous avons maintenant la République sanitaire de France. » Avec le reconfinement, la politique semble réduite au « tout-contre-Covid », « quoi qu’il en coûte ». Quant aux modalités d’application, elles sont loin de faire l’unanimité au sein même du gouvernement. D’où un flottement perceptible, samedi dernier, pour savoir qui du premier ministre Jean Castex ou du ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, allait annoncer la fermeture des commerces « non essentiels ». On sait que plusieurs ministres, dont Bruno Le Maire, y étaient hostiles (ce dernier ne l’a pas nié tout en affichant sa solidarité avec le choix du Premier ministre – ou plutôt celui du ministre de la Santé, Olivier Véran, qui a convaincu Emmanuel Macron, donc Jean Castex...) Trois jours plus tard, ce mardi matin 3 novembre, ce n’est plus un flottement mais un couac digne du temps de Sibeth Ndiaye qui a affecté la communication gouvernementale. « Un couvre-feu va être instauré sur Paris et peut-être en Île-de-France » a annoncé sur BFMTV/RMC le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal. Un couvre-feu en plus du confinement ? Bref, ceinture et bretelles ? Une heure plus tard, demi-démenti de Matignon : un couvre-feu à Paris n'est « absolument pas décidé à ce stade ». Absolument pas… à ce stade… La culture du « en même temps » porte l’oxymore à des sommets de raffinement ! Qu’importe, les Français devront s’y plier…

Les commerces indépendants « non essentiels », ceux des centres-villes, ont donc été contraints depuis le début de la semaine à baisser le rideau alors que les grandes surfaces restaient ouvertes. Comme on pouvait s’y attendre, cet ukase a mis le feu aux poudres. Relayée par des maires, la fronde des commerçants, a forcé le gouvernement à réagir. Jean Castex, le ministre emblématique de la province, l’ancien maire de Prades, l’homme du déconfinement, allait-il assouplir les règles pour leur permettre une réouverture dans les meilleures conditions de sécurité (au demeurant déjà largement assurées dans ces boutiques plus aisément que dans les grandes surfaces) ? Non, pas question de se dédire ! Mais la distorsion de concurrence étant décidément trop criante, les fonctionnaires de Bercy ont reçu l’ordre de dresser la liste des « biens non-essentiels » que les supermarchés devront supprimer de leurs rayons dès demain… Par exemple, outre l’interdiction d’accéder aux rayons de livres pour apaiser les libraires, ils auront fait disparaître les produits de maquillage pour ne garder que les « produits de toilette, d'hygiène, d'entretien et de puériculture » parmi les produits « de première nécessité » … au terme d’un inventaire à la Prévert qu’aurait peaufiné Alfred Jarry, le créateur du Père Ubu. Outre que chaque choix est contestable, la toute-puissance des plates-formes, Amazon en tête, fait ressembler ces efforts à ceux des bâtisseurs de châteaux de sable face à la marée montante. Et ce n’est pas l’exhortation « citoyenne » que le Premier ministre a lancé aux Français pour qu’ils s’abstiennent de commander des produits « non essentiels » en ligne, de surcroît sur des sites étrangers (suivez son regard), qui arrêtera la marée.

On ne compte déjà plus les recours contre la privation de « biens non essentiels », c’est-à-dire jugés unilatéralement comme tels par le gouvernement (lequel, comble de paradoxe, n’interdit pas aux buralistes de vendre du tabac, cause de 73 000 décès par an en France, deux fois plus que la Covid-19 à ce jour). En ordonnant une nouvelle suspension des cultes publics à compter de ce 3 novembre, le gouvernement n’avait manifestement pas envisagé que des biens spirituels puissent être tenus pour « essentiels ». C’est une « atteinte à la liberté de culte », se sont insurgés les premiers cinq évêques : Mgr Dominique Rey, évêque de Fréjus-Toulon, Mgr Marc Aillet, évêque de Bayonne, Mgr Jean-Pierre Cattenoz, évêque d’Avignon, Mgr David Macaire, évêque de Fort-de-France, et Mgr Bernard Ginoux, évêque de Montauban. Déplorant que les catholiques ne puissent se rendre librement à la messe, « alors même que les écoles, les grandes surfaces et les transports en commun restent ouverts », ils ont saisi le Conseil d’État. Au nom de la conférence épiscopale, son président, Mgr Éric de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims, a également déposé un référé auprès de cette même instance. L’interdiction des célébrations religieuses en communauté s’avère « hors de proportion » et « porte atteinte à la liberté de culte qui est l’une des libertés fondamentales dans notre pays », plaide le président de la Conférence épiscopale. Il souligne que ces célébrations sont « vitales » pour les fidèles, par ailleurs pleinement mobilisés pour respecter les mesures sanitaires.


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