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Société

La synthèse

La pornographie, cet esclavage dont notre société s’accommode

Par Philippe Oswald - Publié le 23 octobre 2021

Avec le trafic sexuel, la pornographie est la traite humaine la plus répandue, une forme d’esclavage totalement banalisée au XXIe siècle. A l’occasion de la 15e Journée européenne contre la traite des êtres humains (18 octobre), le juriste Nicolas Bauer, chercheur associé au Centre européen pour le droit et la justice (son interview sur Aleteia en lien ci-dessous), pointe ce paradoxe : alors que toute forme de traite humaine est interdite par le droit international (protocole de Palerme, an 2000) comme par le droit national français (2003), l’industrie de la pornographie continue de prospérer et d’étendre ses ravages, sur les femmes et sur les jeunes en particulier.

Le droit définit la traite humaine comme le recrutement d’une personne par la force ou la tromperie afin de l’exploiter (exemples : le travail forcé, le proxénétisme). Mais paradoxalement, le proxénétisme réprimé en France par le Code pénal en tant qu’ « atteinte à la dignité de la personne », est légal dans d’autres pays membres de l’Union Européenne, comme l’Allemagne ou les Pays-Bas. Au nom de la liberté ou plutôt d’une fiction selon laquelle le proxénétisme pourrait se pratiquer avec le libre consentement des personnes prostituées. Celles-ci sont essentiellement des femmes, venues à 95% de l’étranger, principalement des pays de l’Est et d’Afrique. Il faut un aveuglement volontaire et une bonne dose d’hypocrisie pour nier que c’est la pauvreté qui pousse ces femmes à se prostituer, et que leur recrutement et leur installation s’opèrent par des filières de traite. Lesquelles alimentent aussi la pornographie.

La France n’échappe pas à cette hypocrisie. On peut même dire qu’elle l’aggrave en n’appliquant pas sa propre législation, dans ce domaine comme en d’autres (l'interdiction de la GPA, par exemple). A moins que les enquêtes pénales actuellement engagées pour viol, proxénétisme aggravé et traite d’êtres humains aggravée, contre les deux leaders du marché pornographique français, les entreprises Dorcel et « Jacquie et Michel », ne marquent un tournant dans la jurisprudence, la pornographie reste admise comme un genre cinématographique. Comme si elle mettait en scène des acteurs comme les autres et non des personnes rendues dépendantes, victimes d’une industrie esclavagiste, même lorsqu’elles affirment qu’elles sont consentantes. Le comble de l’hypocrisie se niche dans la nouvelle « Charte déontologique de la production X » qui garantirait ce consentement : elle est promue par l’entreprise Dorcel pour faire oublier la mise en examen de ses producteurs et collaborateurs. Or, le protocole de Palerme précise que le consentement d’une personne à sa propre exploitation n’a aucune valeur parce qu’il est extorqué à des personnes vulnérables. Un véritable consentement ne saurait bafouer les droits fondamentaux et être dissocié du respect de la dignité de la personne humaine. Le consentement d’un individu est fragile, variable, subjectif, tandis que la dignité est objective, inhérente à la personne humaine.

La situation actuelle est schizophrénique. D’un côté, un cadre juridique s’est constitué ces deux dernières décennies, au niveau international sous l’égide des Nations Unies, puis européen, contre la traite humaine. Or cette traite est systémique dans l’« industrie du sexe » selon les plaintes déposées par des « actrices » et des associations féministes. De l’autre, alors que les États ont l’obligation de lutter contre la traite humaine, ils « oublient » la pornographie, aidés en cela par la grande discrétion des Nations Unies ou du Conseil de l’Europe. Un tabou complaisant continue de peser sur la pornographie comme si celle-ci n’était pas, comme la prostitution, la location de corps pour le plaisir d'autrui (pornographie vient du grec πόρνη [pórnê], qui veut dire « prostituée » : c’est de la prostitution filmée). Avec cette circonstance aggravante pour la pornographie qu’elle est accessible sur internet à des mineurs dont des enfants, et génère des addictions aux conséquences incalculables - mais déjà observables sur le développement psycho-affectif des jeunes générations comme le constatent psychologues et éducateurs. C’est une vraie tragédie civilisationnelle qui se déroule sous nos yeux… Allons-nous continuer à regarder ailleurs ?


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