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Politique

La synthèse

La nouvelle carte d'identité sera (aussi) en anglais

Par Louis Daufresne - Publié le 28 avril 2021

Qu’est-ce qu’un événement ? C’est « une rupture dans le cours normal des choses », dit-on en école de journalisme. Selon cette loi, un train qui arrive à l’heure n’est pas un événement (ce qui ne veut pas dire que la SNCF fait vivre chaque jour plein d’aventures à ses usagers). Toute rupture n’est pas brutale quand elle se produit à grande échelle et dans la durée. Comme le dit Nietzsche des pensées qui mènent le monde, de grands basculements « arrivent sur les pattes d’une colombe », s’incrustent dans des usages, de sorte que si les hommes meurent, les sociétés se transforment. Ainsi en est-il par exemple du choix des prénoms, un « indicateur robuste » que Jérôme Fourquet analyse longuement dans L’Archipel français (Seuil, 2019). Son travail inédit remonte à 1900. Le sociologue montre que « notre pays ne connaîtra plus jamais la situation d’homogénéité ethnoculturelle qui a prévalu jusqu’à la fin des années 1970 ».

La carte d’identité bilingue français/anglais serait-elle aussi un petit événement qui en dit long ? Signerait-il le recul de la France sur ses propres terres et de son propre chef ?

Ne soyons pas grandiloquents. Au départ, il s’agit moins de malveillance que de malévolence. La directive de l’UE du 20 juin 2019 vise à refondre les 27 cartes nationales d’identité. À l’image des passeports, celles-ci sont réputées inviolables. Leur format carte bancaire contient des données biométriques comme les empreintes digitales et la photographie du visage, ainsi qu'une puce. Le document, expérimenté dans l'Oise, entrera en vigueur à partir du 2 août. Bruxelles oblige à le traduire dans une ou deux langues officielles d’un autre État membre. Quand le ministère de l’Intérieur reçut cette info, il réagit en bureaucrate : le document réunissant les mêmes données qu’un passeport, faisons la même chose, se dit-on place Beauvau. Nul ne s’avisa de consulter la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF). Pas un seul instant, on ne se douta du caractère politique de cet acte administratif. La carte d'identité est le seul document que tous les citoyens ont en commun. La rendre bilingue aurait justifié un premier débat parlementaire. Et le choix de l'autre langue un second. Rien de tout cela n’eut lieu et, à l’arrivée, ce qui devait relever de la routine paperassière engendra une polémique, comme l’illustre la tribune citée en référence de cet article.

Il ne s’agit pas de gloser sur le déclin de la langue française – qui est un mythe. Sur The Conversation, l’universitaire Christophe Benzitoun rappelle qu’« il n’y a jamais eu autant de personnes écrivant quotidiennement français qu’aujourd’hui ». Notre langue se portant bien, surtout en Afrique, il ne convient pas de la traduire dans un seul idiome concurrent, sauf à vouloir la rabaisser à un rang vernaculaire.  

Il ne s’agit pas non plus de dénigrer Bruxelles. L’UE ne contraint pas la France à choisir l’anglais – que seuls Malte et l’Irlande ont en plus du maltais et du gaélique. La carte d’identité pourrait être traduite en trois langues, comme en Allemagne, ou dans une autre langue, celle d’un pays limitrophe (espagnol à Bordeaux, italien à Nice, allemand à Strasbourg, etc.). Après le Brexit, le choix exclusif de l’anglais se heurte à l’incompréhension.

En réalité, l’UE a une attitude ambiguë. D’un côté, Bruxelles se montre très souple, plurilingue, comme on vient de le voir. La France n’est même pas obligée de traduire toutes les lignes mais seulement les mots « carte d’identité », ce qui oblige à reconnaître que le niveau d’exigence est faible pour continuer à voyager librement en Europe. De l’autre, l’UE pratique le monolinguisme au quotidien, comme l’attestent les documents que les États membres reçoivent toujours en anglais, et ce malgré le Brexit.

La loi Toubon du 4 août 1994 dispose que « le français est la langue de la République ». Mais comme le pensait l’écrivain Jean Dutourd : c’est quand on rappelle une prétendue évidence que ce n’en est plus une. Or, on parle bien d’une carte – ce même mot sert à pointer un territoire – qui est nationale et d’identité. La charge symbolique est forte. Le mot identité, à lui tout seul, aurait dû faire trembler les ronds de cuir de la place Beauvau. Qu’ils ne se fussent posé aucune question est comparable à l'« indicateur robuste » dont parle Jérôme Fourquet au sujet du choix des prénoms. L’évidence a changé d’aire et d’air : on respire tous l’anglais par les pores des media. On vit en Amérique par Netflix interposé. Le globish est le code social des dominants, dans le monde des affaires, de l'innovation, des relations internationales.

Voilà l’évidence.

Le choix exclusif de l'anglais a beau introduire un bilinguisme contraire à notre tradition politique, la chose passe sous les radars de l'exécutif. Oublie-t-il que choisir sa langue, c’est choisir son maître ? On dira que la France suit le sens du vent. C’est « avoir le destin d’une feuille morte », eût dit Jean Guitton s’il fût encore parmi nous.


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