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Santé

La synthèse

La guerre des Vincent

Par Louis Daufresne - Publié le 03 juillet 2019

Vincent Sanchez vs Vincent Lambert : depuis hier, au CHU de Reims, le compte à rebours est lancé et la France entière est prise à témoin de cet épilogue qui la sidère autant qu’il la divise. Le 2 juillet fera peut-être date : en décidant d’arrêter les traitements, le Dr Sanchez condamne Vincent Lambert à mourir de faim et de soif. La sédation profonde continue est censée le faire passer de vie à trépas sans douleur. Mais qui peut le dire ? Tétraplégique, l’ancien infirmier psychiatrique est plongé dans un état de conscience minimale depuis son accident de moto en septembre 2008.

Les choses s’engagent mal dès le départ car Vincent Lambert n’est pas en fin de vie et il est hospitalisé dans un service de soins palliatifs où il ne devrait pas se trouver. Le malheureux n’a laissé aucune consigne écrite et sans les fameuses directives anticipées, c’est le médecin qui décide. Quid du Dr Sanchez ? « C’est quelqu'un de très secret, il a tout caché à son équipe médicale, sur l'horaire de l'arrêt des traitements par exemple (...) Je le sens très déterminé, depuis le début », juge son neveu François Lambert. « C'est un homme très pondéré, très rationnel, équilibré, légaliste, il veut aller au bout d'une décision validée par les juges », dit Marie Lambert, sœur cadette de Vincent, également opposé à un acharnement thérapeutique. Cette partie de la famille affirme que l’ancien infirmier psychiatrique avait « clairement » indiqué ne pas vouloir d’une vie artificielle. Ce « drame humain absolu », selon l’expression de Jean Leonetti, c’est que les deux camps prétendent vouloir le bien de Vincent : celui des parents pour le sauver de la mort, celui de l’épouse pour le libérer de la non-vie. À quatre reprises, le malheureux va échapper au destin qu’on choisira pour lui.

Repassons le "film" depuis 2013 :

L’affaire proprement dite commence le 10 avril lorsque le CHU engage un protocole de fin de vie, en accord avec son épouse Rachel et une partie de la famille. Saisi par les parents, fervents catholiques soutenus par une sœur et un demi-frère, le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne (Marne) ordonne en mai 2013 de rétablir l'alimentation de Vincent. La justice constate que les parents n'avaient pas été explicitement informés de la décision des médecins. Le 11 janvier 2014, le CHU informe la famille qu'il va de nouveau arrêter nutrition et hydratation, conformément à la loi Leonetti de 2005 sur le droit des patients de ne pas subir d' « obstination déraisonnable ». Ce point fait dire à Jean Leonetti que la décision d’hier « n’est pas un assassinat ». Le 16 janvier, le tribunal saisi par les parents ordonne toutefois la poursuite du traitement. Vincent a la vie sauve pour la première fois.

Mais l’affaire rebondit : après une nouvelle expertise, le Conseil d'État, saisi par l’épouse Rachel Lambert et le CHU, se prononce le 24 juin 2014 pour l'arrêt des soins. La Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) valide cette décision le 5 juin 2015. Le 10 juillet, le CHU de Reims annonce qu'il va engager une nouvelle procédure d'arrêt des traitements. Le 23, contre toute attente, les médecins refusent de se prononcer, arguant que les conditions de « sérénité et de sécurité nécessaires » ne sont pas réunies. Vincent a la vie sauve pour la deuxième fois.

Le 10 mars 2016, le juge des tutelles de Reims désigne Rachel Lambert comme tutrice de son mari. C’est un coup dur pour les parents. Le 16 juin, la cour administrative d'appel de Nancy décide la reprise des consultations d'experts pouvant mener à un arrêt des soins. Décision confirmée par le Conseil d'État en juillet 2017. Le 9 avril 2018, le CHU de Reims se prononce de nouveau pour « l'arrêt des traitements ». Mais le 20, le tribunal administratif, saisi par les parents, ordonne une nouvelle expertise médicale. Le 14 juin, les trois médecins-experts désignés par le tribunal se désistent, invoquant leur incapacité à résister aux « tentatives de manipulations et aux critiques ». Vincent a la vie sauve pour la troisième fois.

Le 18 novembre, la nouvelle expertise conclut que « l'état végétatif chronique » de Vincent Lambert est « irréversible ». Le 31 janvier dernier, le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne valide la procédure d'arrêt des soins. Le Conseil d'État puis la CEDH confirment cette décision en avril. Mais le 4 mai, un comité de l'ONU sur les droits des personnes handicapées demande à la France de suspendre toute décision d'arrêt des soins, le temps qu'il puisse examiner le dossier sur le fond. La France n'est « pas tenue » de respecter cette demande, estime la ministre de la Santé Agnès Buzyn, ce qui en dit long sur le parti pris du gouvernement. Puis survient un coup de théâtre : le 11 mai, le Dr Sanchez annonce à la famille la prochaine interruption des traitements. Après plusieurs recours infructueux des parents, l'arrêt des soins débute le 20 mai. Dans un tweet, le pape François appelle à protéger la vie « du début à la fin naturelle ». Dans la soirée, la cour d'appel de Paris ordonne le rétablissement des traitements, jusqu'à ce que le comité de l'ONU se prononce sur le fond. Vincent a la vie sauve pour la quatrième fois.

Le 28 juin, la Cour de cassation juge que la cour d'appel n'était pas compétente et casse sa décision. Notons que la plus haute juridiction ne se prononce pas sur ce qu’on appelle une « voie de fait ». En clair, la justice est muette sur le fond, sur le caractère illégal de l’action administrative. Les avocats des parents Lambert menacent de poursuivre pour « meurtre avec préméditation » le médecin qui ordonnerait un arrêt des traitements, issue à laquelle se résout le Dr Sanchez le 2 juillet. Vincent Lambert aura-t-il la vie sauve une cinquième fois ? Rien n’est moins sûr.


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