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Culture

La synthèse

Jean de La Fontaine, fabuleux fabuliste

Par Louis Daufresne - Publié le 08 juillet 2021

C’est aujourd’hui l’anniversaire de Jean de La Fontaine (1621-1695). Il y a 400 ans naquit notre plus grand poète, le plus universel aussi. C’était un 8 juillet à Château-Thierry (Aisne), dans un hôtel particulier du XVIe siècle, où il composa une grande partie de ses fables. Si le rat Deschamps avait dû alors faire une équipe de France, nul doute que les années 1660-1680 lui eussent fourni les joueurs les plus talentueux :

- Molière (1622-1673) aurait tout vu des simulacres de l’adversaire ;

- François de La Rochefoucauld (1613-1680) aurait bétonné la défense ;

- Pierre Corneille (1606-1684) aurait gagné ses duels en attaque ;

- Jean Racine (1639-1699) aurait sublimé les forces du destin ;

- Blaise Pascal (1623-1662) aurait fait le pari de la victoire ;

- et La Fontaine, ce « doux rêveur », comme on l’appelait ? Sa personnalité attachante n’aurait rien calculé mais se serait saisie de tous les ballons pour taper juste et les envoyer au fond.

Tous ces noms forment la Dream Team du Grand Siècle. Leur point commun est une prouesse : comme Ronaldo, ils sont toujours indépassables. Molière porta au zénith la comédie de mœurs, La Rochefoucauld la maxime, Racine la tragédie et La Fontaine la fable.

Comme le Christ parlait en parabole, La Fontaine forgea un outil de communication imparable – pour être compris de tous et par tous les temps. La fable n’était pourtant qu’un genre scolaire, ignoré de la République des Lettres – qui est à la tête ce que la Ligue des Champions est au pied. Le poète champenois en fit un genre littéraire et ce n’est pas le moindre des paradoxes de voir que ses fables ne sont plus associées qu’à la corvée de la récitation, comme si on s’arrêtait à leur premier niveau de lecture.

Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) déconseillait de faire apprendre les fables aux enfants sous prétexte qu’ils se méprendraient sur leur sens et n’en tireraient aucun profit. « Les fables peuvent instruire les hommes ; mais il faut dire la vérité nue aux enfants », dit l’auteur de l’Émile. La Fontaine ne s’adresse pas aux enfants mais à l’âme d’enfant qui est en nous. Rousseau le sophiste s’estime-t-il jugé par La Fontaine le fabuliste ? Par le détour de l’animalerie, royaume de l’imagination, le poète champenois produit une grammaire de tous les vices. Il interpose entre la réalité et nos illusions le miroir de la vérité, cette vérité nue que feint de défendre Rousseau mais qu’il ne veut surtout pas voir, tant elle aveuglerait son égo. Chez La Fontaine, songe et mensonge s’articulent mais ne riment pas. Le génie du Grand Siècle réside dans sa lucidité, quand le Siècle des Lumières s'abîme dans la vanité. 

Contrairement à une idée reçue, La Fontaine ne fait pas la morale. Ses contes érotiques étaient fort lus et appréciés. Son côté grivois le rend d’ailleurs si typiquement français. La Fontaine ne prescrit rien. Dans sa vie, mariage va de pair avec cocuage et femme volage. Il voit le monde tel qu’il est : la guerre de tous contre tous, l’orgueil, l’idolâtrie de soi, l’inconséquence. Tout juste invite-t-il à la prudence et à la sagesse.

La Fontaine médite sur les lois de la vie, inamovibles piliers de la condition humaine.

La cigale chante tout l’été, trois petits mots pour dire que le bonheur est fugace, tandis que l’épreuve est toujours trop longue, quand la bise fut venue. La jeune Perrette fait château en Espagne mais le lait tombe ; adieu veau, vache, cochon, couvée. La voilà même en grand danger d’être battue par son mari ! Quant à la fable Le loup et le Chien opposant sécurité et liberté, elle devrait être gravée au fronton de toutes les business school et autres écoles de journalisme.


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