La Sélection du jour | Honni soit qui Mali pense (n°818)
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Honni soit qui Mali pense

Par Louis Daufresne - Publié le 27 novembre 2019

Quelques jours avant la mort de treize militaires français au Sahel, des soldats du rang expliquaient à l'AFP ce qui les motivait à braver le danger loin de chez eux. « Pour l'action, l'aventure, le voyage ! » affirmait l’un d’eux prénommé Adrien. Quand on lui annonça qu'il partait pour Gao, il ressentit de l'excitation et de la fierté. « Barkhane, c'est la plus grosse opération militaire à l'étranger. On sait qu'il va y avoir de l'action, ça fait plaisir, on s'est entraîné pour ça », avait abondé le première-classe du haut de sa tourelle de blindé. L’action, voilà ce que recherchaient certainement les treize officiers, sous-officiers et soldats tués lundi soir en opération dans la collision accidentelle de deux hélicoptères. Ils avaient signé pour l’action, et c’est le sacrifice qu’ils ont reçu. La mort fait partie du contrat. Et quand l’action prend fin, c’est le sacrifice qui prend le relais. Dans cet esprit, vie et mort se tiennent la main pour toujours, et la seconde prolonge la première plutôt qu’elle n’y met fin. C’est ainsi que ces treize militaires demeureront parmi nous, du moins aussi longtemps que la nation qu’ils servaient si loin d’ici comprendra la nature de leur engagement. L’action ne suffit pas à le définir. Si on veut jouer les trompe-la-mort, on peut pratiquer les sports extrêmes comme le base-jump (sauter d’un point fixe puis ouvrir son parachute) ou le wingsuit (vol en combinaison ailée). L’adrénaline nous rapproche alors de la condition du mâle moderne, si statique devant son clavier qu’il a besoin de se mettre artificiellement en danger. L’action n’est qu’un élément du fait militaire, éminemment sacrificiel. Honneur, fidélité, patrie, etc. sont des mots taillés pour la cour d’Honneur des Invalides, où il faut se tenir droit pour tenir son rang. Mais ceux-ci appartiennent à l’ancien monde, tellement traumatisé par les guerres de type napoléonien qu’il refoule l’idée même de se battre et ce faisant, il délègue cette mission à une élite qui « envoie du mythe » en plein air à une société flasque, recluse devant sa TV au fond de son canapé.

La nation entretient un rapport ambigu avec le métier des armes : c’est un mélange de fascination/répulsion. On l’admire tant qu’on ne le voit pas. Combien d’uniformes croisez-vous par jour dans les rues ? Pourquoi, et depuis fort longtemps, les militaires ont-ils l’ordre de ne pas le porter dans l’espace public (hormis certaines circonstances) ? La voisine de l’un des soldats tués au Mali s’écriait : « Ce sont toujours les meilleurs qui partent les premiers. » Si ce sont les meilleurs, pourquoi cache-t-on l’armée aux yeux du public ? Les visages de ces hommes respirent la droiture et inspirent la fierté. Ils sont un reproche au mode de vie assigné aux sociétés occidentales. Tant qu’ils les protègent discrètement, tout va bien. Mais pour le type d’homme qu’ils véhiculent malgré eux, on s’en méfie. Les familles, l’école privée ou publique, les media encouragent-ils la vocation militaire ? Tout ce monde-là préfère les Seychelles au Sahel.

« Fierté » : c’est le mot que répétait ce matin sur France Info Jean-Marie Bockel dont le fils Pierre, 28 ans, figure sur la liste funèbre. Le sénateur était fier de lui. Combien de parents ne peuvent pas en dire autant quand l’enfant se tue en voiture à la sortie d’une boîte de nuit ? « Fierté et tristesse », ajoutait-il. Quand tous les pères prendront la photo de leur fils défunt pour la mettre dans un cadre et la poser sur la table de nuit, le décor des Invalides cèdera la place à cet abîme dont les parois ne renverront que l’écho du silence. Jusqu’à la fin de leurs jours. « La fraternité d’armes est aussi une fraternité des larmes », écrit le père Jean-Yves Ducourneau, auteur du Café du Padre – Chroniques de vie d’un aumônier militaire » (Salvator, 2019).

Une question surgit forcément en pareilles circonstances : La France doit-elle rester là-bas, quand on sait que le Niger va changer son hymne national jugé trop favorable à l’ancienne puissance coloniale ? Le Premier ministre Edouard Philippe répond en qualifiant d' « indispensable » l'action militaire au Sahel, car il en va de « l'intérêt de notre pays ». Le président du MoDem François Bayrou estime que ce « serait profondément irresponsable » de se retirer du Mali. Sept militaires appartenaient au 5e régiment d'hélicoptères de combat (5e RHC) basé à Pau, la ville dont il est maire. Selon lui, « (…) ça voudrait dire que l'Occident que nous représentons là-bas, que l'Europe, que la France, que certaines valeurs de civilisation ont subi une défaite et qu'on bat en retraite. Ça serait une déflagration ». Tenir, donc, comme à Verdun. Mais cette fois contre un ennemi dont le réservoir humain est alimenté par le fleuve en crue de la folle démographie des populations sahéliennes. Conjugué ce phénomène à l’absence de perspectives économiques, le djihadisme n’aura aucun mal à recruter. Sur ces mots, poindrait-il une prise de conscience à l’échelle de l’UE ? Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, reconnaît que « c'est l'Europe toute entière qui est en deuil, car au Mali comme ailleurs c'est l'armée française qui défend l'honneur et la sécurité de l'Europe ». Si ces paroles appellent des actes, nul pays européen ne semble disposé à ce jour à en accomplir. 


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