La Sélection du jour | Grâce à Downton Abbey, c'est plus belle la vie (n°772)
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Grâce à Downton Abbey, c'est plus belle la vie

Par Louis Daufresne - Publié le 04 octobre 2019

Arrivé en salles le 25 septembre, Downton Abbey vient, une nouvelle fois, donner à la France une leçon de bon goût, de génie culturel et de rayonnement planétaire. À ce grand jeu de l’influence, l’Angleterre n’est pas « exit ». C’est même tout le contraire : 120 millions de téléspectateurs dans plus de 200 pays, tel est le tableau de chasse de la série TV qui s’imposa pendant six saisons (2010-2015) comme un must à l’esthétique indépassable. Récompensé aux Golden Globes et Emmy Awards américains comme aux Bafta britanniques, Downton Abbey suscita un engouement qui devait continuer à surprendre jusqu’à son créateur et scénariste Julian Fellowes : « Je ne pensais pas particulièrement à un film quand la série s'est arrêtée (...) mais il y a eu cette espèce de vague de demandes et finalement c'est devenu réalité », expliqua-t-il le 9 septembre lors de l’avant l'avant-première mondiale à Londres. Les critiques britanniques, dans leur ensemble, apprécièrent le charme de ce « somptueux » long métrage, tout en soulignant qu'il n'est pas autre chose qu'un nouvel épisode, plus développé, de la série TV. Le majordome Carson y reprend du service à l'occasion de la visite du roi George V et de la reine Mary, un honneur qui plonge la famille Crawley dans un grand état d'excitation. Julian Fellowes réussit la prouesse d'inventer une intrigue pour chacun des personnages (une vingtaine !). Il ne s’agit pas ici de faire la critique de cette version longue et unique mais de se poser une question simple :

Comment expliquer le succès de Downton Abbey ? Car enfin, la série retrace la vie quotidienne d'une famille d'aristocrates et de leurs domestiques de 1912 à fin 1925. Le film reprend l'histoire en 1927, un an après la grève générale opposant le monde ouvrier au patronat allié au gouvernement conservateur de Stanley Baldwin. Mais, pour être franc, il ne se passe rien. Downton Abbey n’est pas une fresque historique, ne raconte pas des « événements ». Ce n’est que du théâtre filmé, contrairement à l’adaptation télévisée du roman de Jean d’Ormesson, Au plaisir de Dieu (Gallimard, 1974). Dans la série française de six épisodes, tournée au château de Saint-Fargeau (Yonne), le sublime Jacques Dumesnil interprète le duc de Plessis-Vaudreuil : tous les déchirements politiques y passent, de la Séparation de l'Église et de l'État à la séparation d'avec la demeure familiale. Et les ultimes paroles du duc sont dignes d’une tragédie : « c’était beau », dit-il en se retournant vers son château pour la dernière fois. Downton Abbey est beau, et les images sont mieux séquencées et plus soignées que dans son vieil équivalent français. Et surtout, l’histoire s’y conjugue au présent. C’est la prouesse de cette série : le charme dit quelque chose de l’Angleterre inaltérable, de la permanence d’un style. Comme si les peuples de tous les pays raffolaient de ce modèle monarchique occidental. Sinon, comment expliquer que Lady Violet (l'actrice Maggie Smith), pourtant un monument de la scène britannique, connaisse une célébrité planétaire si tardive, alors qu'elle compte à 84 ans deux Oscars, quatre Emmy awards, trois Golden Globes, un Tony Award et cinq Baftas ? « Je menais une vie parfaitement normale avant Downton Abbey, confiait-elle en 2007. J'allais au théâtre, dans des galeries d'art (...) toute seule. Maintenant je ne peux plus », se lamentait l'impitoyable comtesse de Grantham, aux répliques délicieusement vachardes.

Mais alors, pourquoi Downton Abbey plaît-il autant ? Et si c’était notre monde à l’envers, tout simplement ? Le beau y est partout et fait prendre conscience de la prolétarisation esthétique de notre époque, aussi bien dans l’architecture que dans l’habillement. Le temps y est inutile : l’image le laisse s’écouler sur tous les personnages au fil de conversations qui font entrer dans l’intimité de chacun d’eux, comme s’il n’y avait quasiment pas de second rôle. Bien sûr, Lady Mary (l'actrice Michelle Dockery) et Matthew forme le couple le plus glamour qui soit. La mort de Matthew (l’acteur Dan Stevens) à la fin de la saison 3 submergea de tristesse des millions de gens et les offusquèrent car son épouse venait d’avoir son bébé. Downton Abbey, dit-on, joue à fond sur le glamour et les élégances. Mais ce n’est pas le seul ingrédient du succès. Une musique de fond y est constante : le sens du devoir, de la reconnaissance et de la retenue. Qu’il s’agisse des aristocrates ou des domestiques, il y a la volonté de faire durer un mode de vie et d'y tenir son rang. Le majordome Charles Carson (l’acteur Jim Carter) se montre plus fidèle aux traditions que son maître, Robert Crawley (l'acteur Hugh Bonneville). Même les ressentiments irlandais du chauffeur Tom Branson (l’acteur Allen Leech) s’effacent devant la loyauté à une famille qui lui aura permis de progresser socialement. Avec Downton Abbey, les mondes d'en-haut et d'en-bas ne sont pas étanches. Les plafonds du Highclere Castle sont de bois sculptés, et point de verre.


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