La Sélection du jour | Gloire à moi, seigneur ! (n°724)
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Société

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Gloire à moi, seigneur !

Par Louis Daufresne - Publié le 09 août 2019

843. Ce n’est pas une marque de bière mais le nom d’un berceau. Une date clé de notre histoire. À Verdun, on se partage l’empire de Charlemagne, donnant naissance à la France et à l’Allemagne, tandis qu’en Orient, on instaure la fête du Triomphe de l’Orthodoxie, mettant fin à la terrible Querelle des images. Même si les zélotes de Luther et de 1789 renoueront avec cette fureur destructrice, l’iconoclasme sera vaincu et l’iconodulie l’emportera (on parle évidemment du christianisme car l’islam demeure hostile à toute représentation du divin).

Anagramme de magie, l’image ne cessera de s’emparer de nos vies, par petites touches avec la peinture, puis à grande échelle avec la photo et sa version animée, cinéma et TV. Les étoiles de cet univers-là scintillent pour nous en permanence. On les appelle des « icônes » puisqu’il s’agit bien de les vénérer. Des icônes de pacotille qui clignotent pour détourner la piété populaire vers les temples de la consommation. Puisque Dieu est mort, que reste-t-il d’autre à faire ? L’image ne sert plus à adorer le créateur mais à aduler des créatures.

Depuis une décennie, la suprématie de l’image entre dans une nouvelle phase. L’idolâtrie existe toujours mais c’est l’égotisme qui se développe. Le selfie en témoigne. Il est à l’image ce que le tweet est à la langue : une dilatation du moi, un bavardage de soi. Le sensationnalisme ambiant aime les comparaisons absurdes : ainsi, pour nous faire cliquer, on nous dit que les selfies « tuent plus de personnes que les attaques de requins ». D'octobre 2011 à novembre 2017, au moins 259 personnes sont mortes contre à peine 50 tuées par des squales, selon le Journal of Family Medecine and Primary Care. Et la chose s’amplifie avec les perches et la sophistication des smartphones. Si les femmes prennent le plus de selfies, les trois quarts de ces drames frappent des hommes, jeunes, avec des conduites à risque : noyades, accidents de transport, chutes, feu ou armes. Groupe happé par un train ou noyé quand leur bateau chavire. Très touchée, l'Inde vient de créer des « zones sans selfies » - 16 dans la seule ville de Bombay. Mais le phénomène est mondial : en quête du selfie « parfait », des Russes sont morts en chutant de ponts, en déclenchant un pistolet ou en maniant une mine-antipersonnel !

En ce mois d’août livré au tourisme, le selfie dit beaucoup de choses de l'époque : instantanéité, jeu sur les émotions, abolition des distances et monde virtuel. Pour Christian Dunker, professeur de psychologie à l'Université de Sao Paulo, le simulacre « exerce une pression permanente à être beaucoup plus libre et heureux qu'on ne peut l'être dans la réalité ». Le selfie doit réenchanter la vie dans un contrôle total de son image. Et il faut le montrer pour « raffermir le lien avec sa communauté, avec ses fans si vous êtes une célébrité, avec les citoyens si vous êtes un politique », relève Pauline Escande-Gauquié, sémiologue, auteur de Tous selfie ! (François Bourin, 2015). Avec ses clients, pourrait-on ajouter car cet outil de communication est aussi un business pour des stars comme Kim Kardashian, l'Américaine aux 142 millions d'abonnés sur Instagram (pour lesquels elle a même posé nue). Adolescente avec son chaton, Chinois devant la Tour Eiffel, jeunes mariés à Disneyland, fan avec Neymar ou star dans sa salle de bain, le selfie mondialise l’image de soi à l’infini. Mais dans la mesure où n’importe qui peut accéder à la notoriété, celle-ci ne signifie plus rien et occasionne une surenchère. Ainsi les selfies deviennent-ils de plus en plus transgressifs :

- le selfie spectaculaire : perchée en haut de la Sagrada Familia à Barcelone ou de la Shanghai Tower, comme la Russe Angela Nikolau, reine de l'escalade urbaine, il appelle « des comportements à haut risque et qui donnent le sentiment qu'on peut flirter avec la mort », juge Elsa Godart, auteur de Je selfie donc je suis (Albin Michel, 2016). Le mimétisme est redoutable : combien de clampins se tuent à imiter un Kilian Jornet, légende de la course à pied en montagne, ou un Antoine Bizet, roi du VTT ? Ici, le selfie va de pair avec la culture Freeride ;

- sans être mortel, il y a le selfie morbide : voir le hashtag #funeral et ses déclinaisons sur Instagram. C’est une « influenceuse » qui fait un mauvais buzz en postant comme légende de son cliché : « Mon look du jour pour les obsèques d'une super amie » ;

- dans un style comparable, le selfie « beautifulagony » expose les visages de personnes se masturbant. « On fait l'amour par regard-écran interposé », explique Elsa Godart ;

- apparemment aux antipodes, le selfie de dévalorisation de soi qui raille les diktats de la beauté. C’est le cas du « chinning » qui consiste à photographier son double-menton en contre-plongée devant des sites touristiques. Michelle Liu en fait sa marque de fabrique ;

- enfin, le selfie politique comme pour ces écologistes sur une plage avant-après nettoyage, ou ces femmes pro-allaitement qui se photographient leur nourrisson pendu à un sein. « C'est très intime, mais derrière il y a un vrai message », affirme Pauline Escande-Gauquié.

Face à la folie du selfie, faut-il profiter de l’été pour faire une cure de détox digitale ? L’initiative vient du Palais du Belvédère à Vienne (Autriche). Sur une reproduction du tableau de Gustav Klimt Le baiser, on peut lire un hashtag rouge géant, pour signifier : « regarde le tableau au lieu de te prendre en photo avec lui ». Message pour iconodule invétéré.


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