La Sélection du jour | Gilets Jaunes : le syndrome Malik Oussekine (n°603)
Partager

Politique

La synthèse

Gilets Jaunes : le syndrome Malik Oussekine

Par Judikael Hirel - Publié le 18 mars 2019

Les pillages de ce samedi à Paris ne laisseront pas de traces que sur les Champs-Elysées. Ils vont aussi en laisser politiquement. D’abord par les sanctions : Michel Delpuech, préfet de police de la préfecture de Paris, sera relevé de ses fonctions lors du prochain conseil des ministres. Etonnament, après Alain Gibelin, directeur de l'ordre public et de la circulation auprès de la préfecture de police, récemment réintégré au sein de son corps d’origine, c’est en l'espace de quelques jours le second protagoniste de l’affaire Benalla ayant contredit la version élyséenne à se voir sanctionner...

Mais au-delà, le premier ministre Edouard Philippe a, au bout de 18 semaines de désordres dans la capitale, enfin annoncé plusieurs mesures de réorganisation du maintien de l’ordre. Après avoir regretté que "des consignes inappropriées aient été passées (samedi) pour réduire l’usage" des lanceurs de balles de défense (LBD), il a  annoncé que les manifestations dans les quartiers les plus touchés par les violences seront interdites lorsque l’exécutif aura connaissance de la participation "d’éléments ultras" : le secteur des Champs-Elysées à Paris, la place Pey-Berland à Bordeaux, et la place du Capitole à Toulouse. En cas de manifestation, "nous procéderons à la dispersion immédiate de tous les attroupements."

Peut-on interdire de manifester en France ? Quelques chiffres, d’abord : alors que les manifestations des Gilets Jaunes ne sont pas en général déclarées, selon Brice Hortefeux sur l’antenne de Sud Radio, "il y a sans doute eu 9.000 interpellations depuis le début du mouvement, 400 mandats de dépôt, soit à peine 5%." Et au final aucune incarcération, y compris de militants extrêmes, les peines d'incarcération inférieures à un an n'étant pas appliquées. Pour lui, "après le drame Malik Oussekine, la technique était de ne plus aller au contact. C'est efficace pour des manifestations, mais inefficace en cas d'émeutes. Il faut faire évoluer cette doctrine de maintien de l'ordre". Pour lui, "la solution tardive, mais indispensable est désormais d’interdire les manifestations, dès lors qu’elles ne sont pas autorisées et déclarées. Il y a des règles et elles s’appliquent à tous. On empêche les manifestants d’accéder, on les interpelle."

Frédéric Péchenard, ancien directeur général de la police nationale, sur France Info, est du même avis. Faut-il mettre tout le monde en garde à vue ? "S’il le faut, oui." "Le gouvernement a peur. Ils ont peur d’une bavure, ils ont peur d’un mort. Ils ont peur de donner des instructions qui permettraient à la police de reprendre le terrain. Le maintien de l’ordre à la française, c’est "pas de contact" parce qu’on ne veut pas de blessé, on ne veut pas de mort. Sauf que nous ne sommes plus dans une opération de maintien de l’ordre, nous sommes dans une opération anti-émeutes. Il faut avoir le courage politique de dire "ça suffit"." Les manifestants - pacifiques - de la Manif pour Tous n’ont pourtant pas oublié, en leur temps, la technique des "nasses" utilisée sous Bernard Cazeneuve, qui débouchait sur des bus entiers de gardés à vue rue de l’Evangile…

Pour autant, peut-on vraiment interdire de manifester en France ? Le sujet est complexe, puisque le droit de manifester étant garanti par l'article 10 de la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen et l'article 9 de la Convention européenne des droits de l'Homme. Mais il ne peut s'exercer qu'à condition de ne pas contrevenir à la sécurité et à l'ordre public. Les autorités peuvent également intervenir quand les manifestants tentent d'ériger des barricades, et l’article 222-14-2 du Code pénal sanctionne déjà "la seule participation à un groupe potentiellement violent, le fait d'être à proximité de personnes incitant à la violence relève de ce délit." De même, tout objet pouvant constituer une arme  par destination peut donner lieu à des sanctions. Quant à l’interdiction de masquer son visage, la loi dite anti-casseurs proposée par l’opposition et reprise à son compte par le gouvernement, c’est Emmanuel Macron qui la renvoie devant le Conseil Constitutionnel ! Cherchez l’erreur… Moralité : si au bout de 18 semaines de conflit, Edouard Philippe tente d’imposer une image de fermeté, dans les faits, la peur qu’un manifestant perde la vie paralyse encore et toujours les autorités politiques. L’image aux yeux de l’opinion compte-t-elle finalement plus que le maintien de l’ordre et le respect de la loi ?




La sélection

Les dernières sélections