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La synthèse

Frederik de Klerk ou le destin désenchanté du fossoyeur de l'apartheid

Par Louis Daufresne - Publié le 12 novembre 2021

Frederik de Klerk, dernier président blanc d’Afrique du Sud (1989-1994), est mort hier à l’âge de 85 ans. Les hommages sont timides, alors que le « Gorbatchev sud-africain » « changea le cours de l’histoire », selon Boris Johnson.

Très peu de dirigeants méritent ce satisfecit.

Le Premier ministre britannique salue « le courage d'acier (…) dont il a fait preuve en faisant ce qui était (…) juste et en laissant à l'Afrique du Sud un pays meilleur ».

De Klerk descend de huguenots français débarqués là-bas juste après la révocation de l’édit de Nantes (1685). Sa famille vécut l’épopée du Grand Trek, sorte de Conquête de l’Ouest, le cinéma et le génocide indigène en moins.

Il entre dans l’histoire par la petite porte d’une grande phrase : « L'heure des négociations est arrivée ». Ces mots, prononcés dès l'ouverture de la session au Parlement (2 février 1990), résonnent comme des coups de pioche sur le bunker de la domination blanche. De Klerk légalise les mouvements anti-apartheid et annonce la libération inconditionnelle de Nelson Mandela (11 février 1990) après 27 de prison. Pourtant, de Klerk, fils de ministre, « semblait être la quintessence de l'homme d'appareil (...). Rien (...) ne semblait indiquer l'ombre d'un esprit de réforme », écrira Mandela.

Ce moment survient trois mois après la chute du Mur de Berlin. Les accords de Groote Schuur (4 mai 1990) préparent l'abolition du régime de ségrégation vieux d’un demi-siècle. De Klerk ne veut pas rater le train de l’histoire, par conviction et par calcul : depuis les émeutes de Soweto (1976) et la mort de Steve Biko en prison (1977), les sanctions pleuvent : exclusion des Jeux olympiques, expulsion des organes de l'ONU, embargo sur les armes, etc. Un concert géant à Wembley (1990) met sous pression les 5 millions de Blancs. La fin de l’empire moscovite desserre l’étau des guérillas, de l’Angola au Mozambique. C’est le moment de bouger.

La fin de l’apartheid (30 juin 1991) évita « une catastrophe », dira de Klerk. La Commission Goldstone (24 octobre 1991) poursuit les nostalgiques violents et les empêche de nuire à la transition. En 1993, Mandela et de Klerk reçoivent le prix Nobel de la paix et logiquement, les premières élections multiraciales (9 mai 1994) portent « Madiba » au pouvoir. Le dernier dirigeant blanc devient vice-président de la nouvelle Afrique du Sud.

La « nation arc-en-ciel » va se teinter aux couleurs de l’ANC (Congrès national africain). De Klerk déchante. Reprochant à la nouvelle Constitution de ne pas garantir aux Blancs de continuer à partager le pouvoir, il démissionne (1996) puis abandonne la présidence du Parti national. Mandela se retire à son tour (1999).

De Klerk crée sa fondation (2000). Elle deviendra une tribune pour défendre les Afrikaners ou Boers (les Blancs d’origine hollandaise et française) et dénoncer les abus de l'ANC. Le libérateur de Mandela va jusqu'à profaner sa mémoire (2012) : « Il n’était pas du tout la figure de saint bienveillante si largement représentée aujourd'hui », ose dire de Klerk. Puis il justifie les bantoustans, entités territoriales assignées aux Noirs sous l’ancien régime (même s’il expliquera avoir été mal compris) et nie que l'apartheid ait été un crime contre l'humanité (avant de présenter ses excuses). Pris dans les méandres de sa culpabilité, de Klerk se confesse même dans une vidéo posthume ! « Dès le début des années 1980, plaide-t-il, mon point de vue a complètement changé ». Il parle de « conversion » : l'apartheid « était une erreur, que nous étions arrivés à un endroit moralement injustifiable ». Et économiquement absurde tant il retardait l’émergence d’une classe moyenne noire.

Mais le pouvoir politique et terrien était l’assurance-vie de la minorité afrikaner, tandis que les Anglais honnis se gardaient la finance, plus fluide, moins physique. Donner le pays à Mandela, c’était le livrer à l’arbitraire d’une nouvelle caste que cette icône mondiale rendrait intouchable.

De Klerk avait-il le choix ?

Minés par un racisme persistant, les États-Unis saisirent l’occasion de promouvoir ailleurs ce qu’ils refusent chez eux : l’Afrique du Sud sera multiraciale, quoi qu’il en coûte aux Blancs, même si l'ANC restera classée organisation terroriste jusqu'en 2008. Les Afrikaners avaient défendu le « monde libre ». L’Amérique, au lieu de récompenser son allié austral, le laissa tomber. Ce que Moscou avait longtemps recherché par l’intimidation armée, Washington le fit sans heurt et à toute vitesse.

Malgré ses liens avec Israël, la minorité afrikaner ne sut pas s’inspirer de l’État juif pour garder le pouvoir et assurer sa pérennité. De Klerk l'avait convaincue d'abandonner ses peurs. Mais un Blanc sur cinq allait quitter un pays où sévissaient criminalité, corruption et discrimination à l'envers. L'âge médian y est aujourd'hui de 27 ans et les migrations venues de l'Afrique intérieure créent de fortes tensions.

Frederik de Klerk illustre le dilemme entre la survie et la morale. Sans privilèges, une minorité peut-elle dominer ? Sans ségrégation, peut-on vaincre la peur du nombre ? La « nation arc-en-ciel » devait bâtir un monde où ces questions odieuses seraient devenues impensables.


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