La Sélection du jour | Flic blues (n°782)
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Politique

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Flic blues

Par Louis Daufresne - Publié le 16 octobre 2019

La politique, c’est comme la marée : ça avance, ça recule, ça bouge tout le temps et au bout du compte, on reste à plat. Après l’attaque de la préfecture de police, Emmanuel Macron voulut bâtir une « société de vigilance ». En gros, chaque citoyen devait faire le travail que ses impôts sont censés faire à sa place, à savoir détecter chez de putatifs terroristes tout glissement progressif vers le délire. Dans une précédente LSDJ, j’écrivais que « la rhétorique de la Patrie en danger (celle du président) n’a d’autre issue que d’embrayer sur les aspects concrets d’une mobilisation réelle » (appréciez les deux adjectifs pléonastiques). Que certains se rassurent : deux polémiques – celle de l’université de Cergy-Pontoise (Val d’Oise) et celle des pompiers de Creil (Oise) – enfouissent dans les sables le ressac de toute mobilisation civique. Dans le cas de Cergy, l’Université a reconnu sa « maladresse » après avoir diffusé auprès de ses personnels un « appel à la vigilance » visant à détecter des « signaux faibles de radicalisation ». Quant aux pompiers de Creil (qui avaient refusé une visite scolaire au motif qu'une accompagnatrice portait un voile), ils ont parlé d’une « erreur d'interprétation ». Fermez le ban. Dans l’un et l’autre cas, la macronie se garde bien de récompenser leur esprit de vigilance, à défaut de cautionner quelque excès de zèle. Il faut dire que même le préfet de police de Paris peine à se faire respecter. Dans une note, Didier Lallement avait invité chaque agent à « signaler immédiatement et directement à sa hiérarchie » tous les signes d’une « possible radicalisation ». Des sanctions commençaient à tomber (deux agents soupçonnés de radicalisation ont été désarmés) quand des policiers musulmans, relayés par les syndicats, se mirent à protester contre le risque d’amalgame et de psychose. On peut les comprendre mais leurs craintes ne reflètent pas la réalité d'une institution qui, à rebours de son image et de ses traditions laïcardes, se montre en son sein très complaisante envers la religion musulmane.

Lisez le témoignage que j'ai recueilli. Il est tiré de 42 années de fonction publique policière. À la retraite depuis trois ans, l’agent se dit « empreint jusqu'au bout des ongles de l'esprit du service public et de sa fameuse neutralité » :

« (…) Bien que catholique, (…) je n'aurais pas laissé arborer une croix voyante au cou d'un policier sans réagir dans l'instant. Sans parler de la fameuse crèche, l'illumination d'un arbre de Noël est l'extrême tolérance qu'un chef de service bien attentionné peut avoir à l'égard de cette fête. Par contre, les lacunes en raison de l'observance du ramadan sont admises avec bienveillance, de même qu'il est pris soin de proposer de façon impérative un repas halal aux personnes placées en garde à vue.

Comme tous mes collègues, j'ai participé aux jurys de recrutement des adjoints de sécurité (…), avec l'ardente obligation de favoriser les jeunes issus de l'immigration, quelles qu'en soient les aptitudes. (…) Je l'ai fait en acceptant de baisser la qualité du service. 

J'ai eu à gérer le cas de deux adjoints de sécurité particuliers. Le premier avait été vu priant dans les toilettes. Avec le souci de ne pas ostraciser ce jeune recruté pour ses seules origines, j'ai obligatoirement "relativisé" par rapport à l'officier originaire de l'est de la France (nécessairement un peu casque à pointe) qui m'avait rapporté ce fait. J'en ai discuté avec les services préfectoraux qui étaient dans la même "empathie obligée" (..). Et pourtant la fragilité qui caractérise une partie de ces jeunes issus du recrutement différencié est flagrante. Leur manque de formation intellectuelle, leur fragilité psychologique, les met souvent à l'écart dans une administration où il faut comprendre et agir vite. De ce fait, leur incapacité à suivre le rythme les place à l'écart, ce qui nourrit une tendance paranoïaque favorable à l'intégrisme religieux.

Après un contrat de cinq ans, le niveau manifestement trop bas de notre agent ne lui a pas permis d'intégrer le concours de gardien de la paix au niveau pourtant spécifiquement allégé.

Le second cas nous ramène à "l'excellence" de la préfecture de police. Étant dans un service peu attrayant qui récupérait les fonds de classement de sortie d'école, j'ai accueilli de nombreux jeunes gardiens de la paix qui présentaient des fragilités difficilement compatibles avec le dur métier de policier. Ces failles identifiées dès l'école de police ne permettent pas de mettre un terme à leur recrutement alors même qu'il s'agit d'élèves. Contrairement à ce que prévoit le statut de la fonction publique, l'année de stage ne permet qu'exceptionnellement de rompre le contrat avant la titularisation, en raison de la lâcheté de l'administration et du clientélisme des syndicats omniprésents pour lesquels l'adhésion syndicale vaut brevet de compétence.

(…) J'ai donc eu à gérer un jeune issu de l'immigration qui disposait d'un bon niveau intellectuel qui lui a permis de réussir l'examen professionnel d'officier de police judiciaire. Cependant, sa personnalité ne lui a pas permis de s'intégrer au groupe. Dans deux services d'affectation, il s'est vite retrouvé à l'écart en dénonçant chaque fois des comportements racistes de la part de ses collègues. J'ai reçu ce fonctionnaire à plusieurs reprises ; il présentait "plusieurs couches de personnalité" qui le rendaient d'abord attachant mais rapidement insupportable avec une tendance paranoïaque présentant des risques de dérive. Faute de pouvoir gérer cet agent, comme le font la majeure partie des collègues, j'ai pris soins de ne pas "abîmer" sa note administrative afin de lui garder "une valeur marchande" (ce qui explique qu’un fonctionnaire très bien noté par sa hiérarchie peut en arriver à assassiner ses collègues). Celui-ci a pu ainsi accéder à la brillante et "sélective" Direction Régionale de la Police Judiciaire de Paris. »

S’il est parfaitement compréhensible que « nul ne [doive] être inquiété pour ses opinions, même religieuses », la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ajoute que « leur manifestation [ne saurait troubler] l'ordre public établi par la loi ». En clair, l’islamophilie et le clientélisme portent préjudice aux valeurs de la République. Si les policiers musulmans pacifiques expriment aujourd’hui des craintes légitimes, le citoyen « vigilant » est en droit d’exiger que l’État respecte en toute circonstance le principe de neutralité. Et comme par hasard, ce mot rime avec sécurité.


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