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La synthèse

Facebook, comme Carthage, doit être détruit !

Par Ludovic Lavaucelle - Publié le 08 octobre 2021

Plus qu’une multinationale, Facebook ressemble à un empire fort de 2,9 milliards de sujets connectés. On devrait traiter Facebook comme une puissance hostile, estime Adrienne LaFrance (son article dans The Atlantic en lien ci-dessous). Osons un parallèle historique avec l’Antiquité romaine, qui fascine Mark Zuckerberg. La République romaine n’a pas seulement vu en Carthage une rivale commerciale. Son modèle de civilisation, qui puisait sa puissance dans l’esclavage de masse, était une abomination pour Caton l’Ancien qui appela à la guerre totale au Sénat de Rome : « Delenda est Carthago ! » (« Il faut détruire Carthage). Zuckerberg voit dans les utilisateurs de sa plateforme une manne riche en données qu’il vend à des annonceurs. Au premier semestre 2021, Facebook a généré 54 milliards de dollars de revenus publicitaires. C’est plus que le PIB de la plupart des pays du monde… Enfin, la panne géante du 4 octobre a montré la dépendance des utilisateurs, errant plusieurs heures à la recherche d’un nouveau filet virtuel dans lequel abandonner de nouvelles parts d’eux-mêmes.

Une lanceuse d’alerte, ancienne cadre de Facebook, vient de témoigner devant le Congrès. C’est un coup grave porté à Facebook qui pourrait décider les autorités à imposer des mesures anti-monopole. Quel mirage ! Ce serait comme si Rome s’était contentée de confisquer quelques colonies carthaginoises. Rendre le réseau social responsable des informations qu’il fait circuler ? Ce serait un remède pire que le mal remettant en question la liberté d’expression…

« Company before country ! » aime à répéter Zuckerberg… Si une nation est définie par une terre, une monnaie, une philosophie de gouvernance et un peuple, il n’est pas absurde de considérer Facebook comme une entité nationale. L’impérialiste du « métavers » (l’univers virtuel) développe sa monnaie (« Diem »), un système de paiement fondé sur la blockchain qui pourrait déstabiliser les marchés financiers. Zuckerberg revendique un principe de gouvernance (« la connectivité est un droit humain ») qui l’a conduit à coloniser des territoires peuplés de gens qui n’étaient pas reliés à internet. Son programme « Free basics » offrait une connexion gratuite mais imposait Facebook comme portail. Quant au peuple, c’est une foule immense qu’il entend contrôler. En février 2009, une tentative de révision des termes et conditions voulait interdire à l’utilisateur d’effacer ses données s’il quittait le site. Zuckerberg dut faire marche arrière mais de mauvaise grâce…

Zuckerberg se présente comme un grand démocrate. En 2017, il promettait à sa « communauté globale » un système de votes pour recueillir les opinions. Facebook reste une société privée et les seuls votes qui comptent sont émis par ses actionnaires. Son PDG détient 58% des parts mais en 2018, il a mis en place un « comité de surveillance » – qui a confirmé la suspension de Donald Trump de la plateforme en mai dernier. D’après le New York Times, il est question d’ajouter un « corps législatif » dont la mission serait politique. C’est typique des régimes autoritaires : un chef tout puissant se défausse pour les décisions difficiles sur des commissions qu’il paie.

Il ne s’agit pas de revenir sur toutes les innovations technologiques qui ont permis une démocratisation du partage de l’information. C’est Facebook le problème… Ses algorithmes guident les utilisateurs vers des contenus toujours plus extrêmes parce que c’est le meilleur moyen de susciter des réactions. Ils ont servi au recrutement de terroristes. À la manière des dictateurs des « républiques populaires », Zuckerberg se targue de vertus démocratiques tout en les trahissant sans vergogne…

Cette hypocrisie a été révélée par la lanceuse d’alerte : Facebook a conduit des expériences sur ses utilisateurs sans leur consentement. Un système secret a permis à ses utilisateurs vedettes de passer outre les fourches caudines de la modération de contenu. Supprimés, les résultats de l’enquête interne qui montraient les effets dévastateurs d’Instagram sur la santé mentale des adolescents… Créés de toutes pièces, les faux profils de gens qui ne sont pas enregistrés chez Facebook pour mieux identifier leurs contacts…

La meilleure réponse serait, pour certains, d’encourager la responsabilité individuelle plutôt que d’attaquer une société innovante… Mais avec 2,9 milliards de personnes concernées et un impact économique et politique de premier plan, on devrait parler d’un « poison mondial » selon Adrienne LaFrance. Facebook prend part à un mouvement autocratique global et n’hésite pas à présenter sa crypto-monnaie comme une défense face à la Chine.

Facebook n’est pas une société comme une autre. C’est une nouvelle Carthage qui entend mettre à bas les principes de l’Occident hérités des Romains et des Grecs. Seule une action décisive des gouvernants peut la démanteler. C’est d’un Caton l’Ancien dont nous avons besoin, pas d’une lanceuse d’alerte réclamant des sanctions…Delenda est Facebook !


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