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Société

La synthèse

Êtes-vous "bien peignés ?"

Par Louis Daufresne - Publié le 23 août 2019

Comme la jeunesse, la plage, le soleil ou les vacances, l’été est un concept récent, inventé par les congés payés, la publicité et l’industrie du tourisme. On y vend de l’évasion à gogo, alors qu’il s’agit d’un temps de repos obligatoire bien balisé par la grande usine du salariat. C’est la saison de toutes les injonctions positives : il faut bouger, partir, voyager, s’amuser, revenir bronzé et reposé. Les métropoles se vident comme si la peste en avait exterminé les habitants. Cet exode a quelque chose d’absurde car la foule va au même endroit tant les quais du métro semblent se recouvrir de sable. Puis les corps se dénudent, s’enduisent et se collent comme le feraient des brochettes sur la grille d’un barbecue. Nos comportements sont aussi fléchés que des ronds-points et les radars sont là pour nous rappeler qu’il n’y a aucune place pour l’individualisme. L’été, faut-il parler de touffeur ou d’étouffement ? Depuis Charles Régismanset (1873-1945), on sait que « la vie n’est qu’une succession d’habitudes » : en faire fondre l’épaisseur est encore plus difficile que de cramer l’Amazonie ou de liquéfier la banquise. Avec l’âge, la répétition devient une religion. On déteste les imprévus et les chemins de traverse. Pourtant, au fond de l’âme, luit la petite étincelle de la lucidité : je ne suis pas « fait » pour « ça ». Alors, on cherche à fuir la routine, à faire le vide autour de soi, à purger son espace social, à retrouver les terres vierges de l’évasion impossible.

Et paf, c’est là que l’été devient meurtrier pour le couple. Si on dit que c’est la saison des mariages, c’est aussi celle des ruptures, y compris dans les familles installées : bobonne reste à la campagne avec les enfants quand lui retourne au boulot. Rien ne résiste à l’usure du temps, se dit le mâle déprimé. À l’affût du blues, les marchands de bonheur nous attendent au tournant car le génie du capitalisme est de sonder les profondeurs de l’âme pour en tirer profit.

France Inter est une radio de « service public ». Encore faudrait-il définir ces deux termes quand l’antenne promeut l’infidélité sous le titre « tromper, c’est aimer ? ». Le point d’interrogation est le vestige d’une pudeur désuète. La question anime le Débat de midi présenté comme suit : « Et si on arrêtait un peu de faire du couple monogame discipliné et bien peigné la seule forme noble de relation entre deux êtres ? (…) Voilà une question qui nous oblige à réviser entièrement nos attachements moraux, religieux, personnels à l’exclusivité sexuelle. » Cette formulation mérite une petite exégèse estivale :

1. France Inter présente le sujet comme si les foules sentimentales étaient encore « attachées » à quoi que ce soit, alors qu’elles sont libérées de tout ou presque. La norme d’aujourd’hui, c’est précisément de n’être attaché à rien. Ce qui, dans un monde complexe rempli de contraintes, nous rend fous et dépressifs. France Inter a quarante ans de retard car s’il y avait quelque chose à « réviser », ce serait le détachement généralisé, que ce soit au sein des grandes entreprises ou des grandes religions, les intégrismes minoritaires étant un révélateur de ce phénomène.

2. L’expression « discipliné et bien peigné » n’est pas anodine. À l’exception des archives de l’INA, des films d’Hitchcock et des albums de famille en noir et blanc, je ne croise que piercings, tatouages et shorts confettis. C’est sans doute le syndrome Adlerflug (vol de l’aigle), du nom de ce carrousel de chaises volantes qui vient de fermer en Allemagne car des plaignants avaient remarqué que le manège décrivait des croix gammées, ce qui n’était évidemment pas dans l’intention du concepteur. Même quand il n’y a plus rien, il faut qu’il y ait encore quelque chose. Sans le carburant conservateur, le bolide progressiste tombe en panne. L’exploitation du nazisme sert à fixer et à piéger toute représentation de l’ordre, de quelque nature qu’il soit. « Discipliné et bien peigné », c’est l’antithèse de cette cool attitude, californienne et friquée, en réalité hyper-subversive. Dans cet esprit, l’infidélité se gonfle à l’hélium de l’évasion, de l'épanouissement de soi. Mais comment peut-on s’épanouir dans le mensonge ? Car un conjoint infidèle s’amuse de sa double vie et joue avec l’autre comme un chat d’une souris.

3. L’épithète « noble » ne passe pas inaperçu, surtout quand on l’associe à « la seule forme de relation entre deux êtres ». Que vient faire la noblesse – qui n’est qu’obligation – dans un monde délié de toute obligation ? L’infidélité est l’expression de ce lien que l’on coupe. C’est comme si je cassais un vase en disant que je n’ai rien brisé. En clair, on ne peut pas transiger sur la fidélité. La noblesse traduit cette impossibilité de la transaction. Tout ne se vaut pas et le reconnaître passe pour quelque chose d’insupportable.

4. France Inter est le media des milieux bien-pensants et cultureux. À l’image du livre d’Esther Perel, auteur de Je t’aime, je te trompe (Robert Laffont, 2018), l’antenne préconise de « repenser l’infidélité, non pas comme une simple transgression morale, ou religieuse, mais comme le stade ultime de la liberté et de la fidélité à son propre désir ». Un certain intellectualisme fait des contorsions avec les mots et les maux : le langage pourvoit l’infidélité d’une sonorité guillerette qui en éloigne le sens de la réalité de l’adultère ou de la trahison. Comme si en étant infidèle, on était sympa ! Dans ce débat de Tartuffe, on manie aussi l’oxymore en parlant de « fidélités multiples ». C’est si commode ; j’en voudrais presque un exemplaire… Si depuis la loi du 11 juillet 1975, l’infidélité est dépénalisée, celle-ci demeure un motif de divorce. L’article 212 du Code civil énonce toujours que « les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, secours, assistance ». Comment peut-on en faire le stade ultime de la liberté, sauf à promouvoir l’égoïsme comme règle de vie ? Faut-il être aveugle sur les préjudices affectifs et sociaux qu’elle provoque en cascade ?

5. Il est singulier de voir des gens se revendiquant de la gauche se pâmer sur les « jardins secrets », les « bulles » et autres espaces privatifs que requiert un mode de vie infidèle. Il y a ici arrière-goût d’aristocratie voltairienne et un plaisir précieux à se vouloir décadent, alors que les femmes seules peuplent les Gilets jaunes de leur douleur et de leur désarroi. Ce qui reste de la gauche ne devrait-il pas défendre le mariage, l’engagement, l’assistance – qui est l’autre nom de la solidarité ?

6. L’exclusivité sexuelle est-elle une mission impossible ? En révisant « entièrement » ce monopole, France Inter met le doigt sur une survivance du catholicisme. L’idéal du mariage y est comparable à un sommet mythique : si on transpire pour y accéder, il n’est jamais permis d'en quitter le chemin ni d’en descendre. C’est comme à l’Everest : beaucoup de cadavres gisent inertes sur les bas-côtés dans la dead zone. Le droit nous emprisonne encore dans des conceptions exclusivistes. Nul n’y échappe. Même les revendications de couples de même sexe continuent à évoluer dans ce cadre, à en mimer les codes et les usages.

Faut-il une morale à cette histoire qui n’en a pas ? Un certain discours corrosif manipule et retourne notre soif de liberté pour en faire une arme de guerre contre ce qui nous civilise. La liberté n’est pas la désinvolture mais son exact opposé. Il me plaît de côtoyer des personnes fidèles, polies, discrètes, joyeuses et libres. Comme elles se respectent elles-mêmes, elles me respecteront. 


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