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Sciences

La synthèse

Et le mètre fut

Par Janus Maat - Publié le 06 juillet 2021

Janvier 1789. Suite à la convocation des États généraux, les Français se réunissent pour rédiger leurs cahiers de doléances. S’y côtoient pêle-mêle couchées sur du papier, des revendications économiques, constitutionnelles, ou judiciaires. Mais une des doléances de loin les plus populaires du pays se résume à celle rédigée dans le village de Balazé, en Bretagne : « que dans l’étendue de la province, il n’y ait qu’un seul et même poids, une seule et même mesure ». En clair, qu’il n’y ait plus deux poids et deux mesures. Rendez-vous compte, plus de 2000 mesures ont alors cours dans le royaume, oboles, grains, scrupules, lieus, toises, pieds, coudées, onces, aunes… et encore, si la lieue de Brest valait celle de Marseille, ou le boisseau de Tours celui de Toulouse. Mais c’est loin d’être le cas. Une diversité géographique tout autant que temporelle. Qui donc de ce seigneur qui, afin de compenser un prélèvement de l’État, décide au nouvel an de redéfinir son unité de poids afin de prélever plus d’impôt. Sans parler de cette coudée royale, distance entre l’index et le coude du souverain qui changeait de fait à chaque nouveau sacre. Le peuple n’en peut plus, le peuple veut de l’unité.

Il serait faux d’affirmer que cette tentative fut une première dans l’histoire. Rome, tout comme son digne successeur, Charlemagne avaient mis au point un système unifié, mais qui disparut à la dissolution de leur empire, les seigneuries préférant de loin maîtriser leurs propres systèmes de mesure qui leur permettait de gérer de manière autonome leur territoire. Qui maitrisait les poids et mesures maitrisait l’économie. Mais désormais, ce n’est plus possible, la fronde gronde et gagne toutes les couches de la société française. Une société soucieuse d’un égalitarisme au point de trancher les têtes trop hautes ne peut plus s’abstenir d’une telle unification. Sous l’impulsion combinée du roi et de la députation, les savants les plus capés du Royaume se réunissent afin de déterminer une manière de simplifier une bonne fois pour toutes ce système. Sous la direction de Borda, ils s’appellent Lavoisier, Condorcet, Laplace, Monge, Coulomb, Lagrange. Se réunissant sous la Commission des poids et mesures, ils vont réfléchir à une unité de mesure qui satisfera non seulement le peuple de France, mais l’esprit se voulant universel, également le peuple du Monde.

Au départ, le mouvement de balancier fut pris comme instrument de mesure. La longueur d’une corde au bout de laquelle un poids était attaché, et pour laquelle un aller-retour prenait une seconde fut une longueur assez pratique. Depuis Galilée, on savait que le temps d’un aller-retour ne dépendait nullement de la masse du poids qui y était attaché, mais uniquement de la longueur de la corde. Sauf que… la gravité n’étant pas la même à l’équateur qu’au pole nord, il fallut la définir à une latitude donnée. On prit Bordeaux comme point de référence, sur le 45ème parallèle, c’était parfait. D’autant plus que les Américains soutenaient cette initiative, le 45ème parallèle passant au nord de Boston. Cependant… nos voisins anglais ne pouvaient évidemment pas s’accorder sur une unité de mesure qui était définie par rapport à un endroit hors de ses îles, qui plus est en France, perfidie ! La Commission se remit donc au travail.

Afin de donner à cette nouvelle mesure un caractère universel, il fallait trouver un objet commun à l’ensemble de l’humanité, dont la taille serait indiscutable et constante dans le temps, n’appartenant pas à un pays en particulier et mesurable. Après réflexion, un seul objet réunissait tous ces critères : la Terre, tout simplement. Après une année complète de labeur, la Commission se réunit le 26 mars 1791, et annonce le résultat de ses réflexions. Le mètre sera défini comme « le 10 millionième du quart du méridien terrestre » (le quart du méridien est la distance entre le pôle nord et l’équateur). Mais pourquoi donc une telle définition ? Pour le comprendre, il suffit de lire à la source, « L’instruction sur les mesures déduites de la grandeur de la Terre » publiée par la Commission en 1793 : « Prenant d’abord la dixième partie du quart du méridien, on a trouvé que cette partie contenait deux cent vingt cinq lieues, ce qui est à peu près la longueur de la France entre Perpignan et Dunkerque. Cette même partie divisée à dix à son tour, a donné une longueur de vingt cinq lieues et demie, un peu moindre que la distance de Paris à Amiens. ¨Par une troisième division […] et enfin par une septième, une longueur de trois pieds onze lignes et quelque chose de l’ancienne mesure. Cette dernière longueur qui ne diffère pas beaucoup de celle de l’aune, a paru commode pour être employée comme unité de mesure. […] On lui a donné le nom de mètre, qui signifie mesure. »

Oui. Vous avez bien lu. Commode (sic !), telle est la raison invoquée par nos savants pour le choix du 10 millionième (sept divisions par 10) du quart du méridien afin de définir une grandeur universelle. Mais nos savants ne s’arrêtent pas là. Divisant en 10 cette unité, qu’ils nomment décimètre, ils en font une unité de volume, le décimètre-cube qu’ils appellent litre. Allant encore plus loin, Lavoisier propose de remplir ce litre d’une eau pure à 4 degrés Celsius et de définir ainsi une unité de poids qu’il baptise kilogramme. La Commission venait ainsi de redéfinir mesure, volume et poids autour d’une seule grandeur, unique et universelle, celle du globe terrestre. Colossal. Epoustouflant. Révolutionnaire… Ce sera à la charge de Delambre et Méchain de s’acquitter de la tâche ardue de mesurer ce quart de méridien par triangulation, l’un partant de Dunkerque, l’autre de Barcelone. Cinq années de péripéties incroyables, dignes des plus grandes épopées scientifiques, et à leur retour, Lavoisier aura perdu la tête, Condorcet sera mort en prison, et Monge retourné à ses mathématiques. Mais ceci est une autre histoire. Ce mètre fut adopté définitivement en 1875 par l’ensemble des pays (Angleterre et États-Unis exclus), avant d’être redéfini en 1960 à partir de la vitesse de la lumière.


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