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Culture

La synthèse

Et Céline revint parmi nous

Par Louis Daufresne - Publié le 06 août 2021

Pass sanitaire, QR code, vaccination obligatoire et autre couvre-feu : la saison estivale continue à égrener son angoissante litanie covidienne. À Ibiza, les autorités embauchent même des détectives privés pour infiltrer et interdire les fêtes clandestines ! Ajouté à la « goutte froide » –  que la météo se dit incapable de prévoir – ce cru 2021 des grandes vacances a de quoi tourner au vinaigre.

Est-ce le bon moment pour relire Louis-Ferdinand Céline (1894-1961) ? Pas sûr. C’est vrai que son anarchisme a quelque chose de libérateur – qui donne envie de tout envoyer promener, l’hypocrisie dégoulinante de nos vies ou les discours de tous les loups déguisés en brebis. L’écrivain le disait déjà : « Ce monde n’est qu’une immense entreprise à se foutre du monde », qu’on se le dise. Mais ce pessimisme maladif ? N’y a-t-il pas déjà trop de gens qui se suicident ? Un peu de Houellebecq suffit à rendre dépressif. « Avec les mots on ne se méfie jamais suffisamment », confiait le médecin de Courbevoie.

Ce dont il s’agit, pour l’instant, concerne moins la littérature que l’édition, la plume que la feuille, les obsessions du maître que la petite histoire insérée dans la grande. Seuls les spécialistes de Céline s’y intéressaient. C’est Le Monde qui en a eu la primeur. Jérôme Dupuis introduit ainsi son enquête : « Disparus en 1944, des milliers de feuillets inédits de l’écrivain, auteur de "Voyage au bout de la nuit" et de "Mort à crédit", viennent de resurgir dans des circonstances étonnantes. "Le Monde", qui révèle cette découverte, a remonté leur piste de la Libération à aujourd’hui. »

Ces « milliers de feuillets », nul ne savait où ils se trouvaient, sauf un certain Jean-Pierre Thibaudat, ancien critique à Libé. Il le raconte aujourd’hui : « Il y a de nombreuses années, un lecteur (…) m’a appelé en me disant qu’il souhaitait me remettre des documents. Le jour du rendez-vous, il est arrivé avec d’énormes sacs contenant des feuillets manuscrits. Ils étaient de la main de Louis-Ferdinand Céline. Il me les a remis en ne posant qu’une seule condition : ne pas les rendre publics avant la mort de Lucette Destouches, car, étant de gauche, il ne voulait pas "enrichir" la veuve de l’écrivain. »

Lucette Destouches mourut le 8 novembre 2019, à l’âge de 107 ans. Jean-Pierre Thibaudat se mit alors à dévoiler son secret à l’avocat parisien Emmanuel Pierrat, connu des éditeurs. Une rencontre s’organisa dans son cabinet avec les deux ayants droit de la veuve Céline, François Gibault et Véronique Chovin. Les feuillets, assura Thibaudat, lui avaient été remis il y a une quinzaine d’années, et il n’en dit mot à personne. Pas plus qu’il ne révéla le nom du mystérieux « lecteur », lequel demeure inconnu. « Une découverte littéraire comme il en arrive rarement en un siècle », s’émerveilla l’avocat. Un expert cité par Le Monde le confirme : « La valeur de ces inédits se chiffre en millions d’euros. » En 2001, Voyage au bout de la nuit, préempté par l’État lors d'une vente aux enchères, s'était envolé à plus de 1,8 millions d'euros. Le journaliste aurait pu tirer profit de ces documents. « Je n’ai jamais envisagé une seconde de les vendre », précisa-t-il.

Le vrai trésor n’est point fait de billets de banque mais de « liasses de feuillets [qui] sont encore reliées entre elles par les pinces à linge en bois que l’écrivain utilisait rituellement », note Jérôme Dupuis. Imaginez un mètre cube de papier. Thibaudat va mettre des mois à classer tout ça. On soupçonne le caractère jouissif de cet exercice de bénédictin. Le journaliste ordonne 600 feuillets du fameux Casse-pipe, un gros roman inconnu intitulé Londres, 1000 feuillets de Mort à crédit et des dizaines d’autres écrits et documents« Un événement inouï », juge Émile Brami, biographe de Céline. Ces écrits sont-ils de sa main ? « Les "manuscrits Thibaudat" sont bien ceux qui étaient posés sur l’armoire de la rue Girardon », souligne Jérôme Dupuis. Mais qui les ramassa au moment où les épurateurs ravageaient son logis montmartrois ? Céline vient de quitter Paris pour rejoindre le maréchal Pétain à Sigmaringen. Des noms circulent : est-ce Oscar Rosembly, « juif  corse » qui fréquentait Céline ou Yvon Morandat, résistant qui réquisitionna son appartement ? « Et l’homme mystérieux qui les a remis au journaliste de Libération serait-il le descendant de l’un d’entre eux ? », s’interroge Jérôme Dupuis. 

Quoi qu’il en fût, cette découverte va modifier la connaissance de l’œuvre de Céline  aussi scandaleuse qu'ahurissante. On peut s'étonner de l'intérêt qu'on porte à celui « qui piétine dans la merde » (Élie Faure). L'universitaire Henri Godard, de La Pléiade, le voit comme l’un des plus grands écrivains français du XXe siècle. Avec Céline, l'argot fait son entrée en littérature. « C’est la haine qui fait l’argot, disait-il. L’argot est fait pour exprimer les sentiments vrais de la misère ». Il est d'ailleurs curieux que cette langue si riche et si imagée ait aujourd’hui disparu. 


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