La Sélection du jour | Espagne : une soutane pour Satan (n°1384)
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Espagne : une soutane pour Satan

Par Louis Daufresne - Publié le 18 septembre 2021

L’histoire stupéfie toute l’Espagne, mais elle ne se résume point à un fait d’Ibère. Peu importe que le cas de Xavier Novell demeure rarissime outre-Pyrénées : le symbole se suffit à lui-même. La proie est si belle que le serpent peut passer tout son temps à la digérer.

Xavier Novell a 52 ans. Signe particulier : il est évêque, à Solsona, bourgade de Catalogne. Beau gosse. Physique d’acteur. En 2010, à 41 ans, il est même le plus jeune évêque d’Espagne, pays frappé depuis 20 ans par une forte déchristianisation, comme le rappellent les chiffres du Monde.

Mgr Novell met le feu aux paroisses, pendant que Messi enflamme la pelouse du Barça. L’Église espagnole mise sur cette « étoile montante », terme choisi par Libération. Les media placent sur orbite la fusée ecclésiastique, gonflée à l’hélium d’un ultraconservatisme décomplexé. Ne nous méprenons pas : Mgr Novell n’incarne pas la revanche du franquisme. Bien au contraire. Il s’agit « du prélat le plus proche du mouvement pour l’indépendance catalane », écrit le site Cathobel. « Abandonnant sa réserve, il [avait] annoncé qu’il voterait lors du référendum de 2017. » Mais laissons la politique, même si le prélat se montre offensif sur les sujets sociétaux en promouvant les thérapies de réorientation sexuelle pour les gays ou en qualifiant l'avortement d’« un des plus grands génocides de l’histoire ». Avec pareille saillie, c'est normal que les media le cajolent.

Le 23 août, tout bascule.

Sur le papier, Mgr Novell renonce à sa charge pour « raisons strictement personnelles ». On ne peut mieux dire. « Strict » n’est pas forcément le mot le plus approprié. Car notre Space X en clergyman explose en vol dans le vide sidéral des nouvelles mœurs, du grand n’importe quoi. Complètement « space » et surtout totalement X, Pierrot « est parti » avec Colombine, là-bas derrière la Lune, où le soleil de Dieu est obscurci par la noirceur du sexe.

Silvia Caballol a 38 ans. C’est une écrivaine, comme disent les féministes. Signe particulier : elle publie des romans pornos et sataniques. Le Novell et le novel devaient-ils un jour se rencontrer ? Nul ne sait dans quel univers ces deux âmes ont pu entrer en collision amoureuse. Le Monde gratte un peu : « Psychologue de quatorze ans sa cadette, séparée et mère de deux enfants, Silvia Caballol aurait connu Xavier Novell par le biais de la mère de cette dernière, très dévote. Un profil si éloigné des positions de l’évêque que certains prêtres, interviewés par les médias espagnols, sont allés jusqu’à demander que lui soit pratiqué un exorcisme, afin de le guérir d’une "subjugation démoniaque" ».

Exorciser l’évêque ? Voilà où on en est. Ou plutôt était. Car le 6 septembre, avant de quitter son diocèse, Xavier Novell aurait dit le fin mot de l’histoire. Une phrase lunaire : « Je suis tombé amoureux et je veux faire les choses correctement. » Aujourd’hui, l’ex-prélatdont la démission fut aussitôt acceptée par le pape François concubine dans la banlieue de Barcelone et cherche un emploi d’ingénieur agronome, formation qu’il suivit avant son entrée au séminaire à l’âge de 21 ans. Comment un homme de Dieu, gradé, influent et promis à un avenir, peut-il passer du côté obscur de la force ? Comment peut-il voir dans sa désertion et son trouble du discernement une libération, un épanouissement ? Mystère.

Osons plusieurs explications.

1. Qui veut faire l’ange fait la bête. Combien de perversions se cachent derrière une idéalisation de la sexualité ? Le surrégime moral vire à la névrose. « Nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés », avertit La Rochefoucauld. Reste que notre temps est obnubilé par le sexe sous toutes ses formes. L’incendie est si gigantesque que même les pompiers y succombent. Fatigués de lutter contre les autres et contre eux-mêmes, certains finissent par offrir leur corps aux flammes.

2. Le syndrome du pont de la rivière Kwaï. On est parfait mais on ne sait plus pourquoi ni pour quoi. Quand on se retourne, on le fait entièrement, sans même voir qu’on trahit les siens. « Je suis tombé amoureux et je veux faire les choses correctement. » Le colonel Nicholson, feu Alec Guinness, aurait pu dire la même chose.

3. Le double narcissisme. En psychanalyse, c’est « le produit des projections de l’idéal du moi sur l’objet ». Le diable et le bon Dieu, se défiant dans un miroir, reflètent une même réalité, unie par le conflit qui les oppose. Là aussi, un pont les relie et la tentation nous susurre qu’il est facile de passer de l’un à l’autre. Silvia Caballol est l’auteur de l’Enfer dans la luxure de Gabriel – qu'elle présente ainsi : « Le lecteur est transporté "dans le monde des prisons, de la psychopathie, des sectes, du sadisme, de la folie, de la luxure et (…) vers l’irréalité de l’immortalité et la lutte brute entre le bien et le mal, entre Dieu et Satan, et entre les anges et les démons ». Qu’une soutane observe les coups tordus du malin n’a rien d’étonnant. Mais le malin est malin justement et même s'il est de moins en moins masqué, il sait déjouer les gestes barrières.


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