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La synthèse

Enfin l'Amérique s'envoie en l'air

Par Louis Daufresne - Publié le 27 mai 2020

Vu d’Amérique, c’est retour vers le futur : à 20h33 temps universel, sur la base de Cap Canaveral (Floride), va s’ouvrir une nouvelle ère spatiale. Deux astronautes de la Nasa rallieront la station internationale (ISS), à 400 km d’altitude.

En quoi s’agit-il d’un événement ? Pendant six décennies, ces vols habités symbolisèrent la puissance d'une poignée d'États. Or depuis neuf longues années, les États-Unis en étaient privés et certains y voyaient le signe d’un déclin. La comparaison avec la Russie avait quelque chose d’humiliant. Les Américains ne partaient plus du Nouveau Monde mais d’un territoire rival. Le 9 avril, en pleine pandémie, Christopher Cassidy avait quitté la Terre du cosmodrome de Baïkonour (Kazakhstan).

À 16h33 heure locale, si le mauvais temps se dissipe, l’expédition décollera du pas mythique 39A, d’où s’envolèrent Neil Armstrong et ses coéquipiers d'Apollo en 1969. Mais l'époque n'est plus la même : si on réécrivait L'Étoffe des héros, le rôle principal irait à Elon Musk, entrepreneur milliardaire, prophète de la colonisation spatiale. C’est lui qui « offre » l’exploit aux États-Unis. Les trois mds $ de la Nasa permirent à sa société SpaceX de concevoir et de construire une capsule pour six allers-retours avec l'ISS. Le développement fut émaillé de spectaculaires échecs. Mais en 2015, Elon Musk fit ré-atterrir le premier étage de Falcon 9 : l'ère des fusées non-jetables vient de s'ouvrir. Le créateur de Paypal et de Tesla en profite pour étriller Boeing, également payé pour fabriquer une capsule (Starliner) – qui n’est toujours pas prête. Elon Musk ne partait pas de rien : en 2012, SpaceX était devenu la première société privée à amarrer une capsule cargo à l'ISS, ravitaillée depuis lors régulièrement par ses soins. Deux ans plus tard, la Nasa lui commandait la suite : y acheminer ses astronautes, en adaptant la capsule Dragon. Tout à l’heure, deux hommes seront sanglés à son bord : Bob Behnken, 49 ans, et Doug Hurley, 53 ans, qui pilota la navette Atlantis dans son dernier voyage (2011).

Cet événement illustre la capacité de réforme, de rebond et de projection de l’Amérique, république impériale : pour le fret, tout se décida sous George Bush et pour les astronautes sous Barack Obama. Un investissement hyper-rentable au vu des dizaines de milliards engloutis précédemment par la Nasa dans d'autres systèmes. À l’époque, rien n’était gagné : « Certains ont dit que c'était infaisable ou imprudent de travailler avec le secteur privé de cette façon. Je ne suis pas d'accord », s’était écrié Obama en 2010. Le Congrès et la Nasa faisaient barrage aux prétentions d’Elon Musk. Dix ans plus tard, Donald Trump s'apprête à assister à la consécration de son projet. En guerre larvée avec la Chine, le président US entend réaffirmer sa domination de l'espace, et pas uniquement d’un point de vue militaire. Donald Trump ordonna un retour sur la Lune en 2024 et Elon Musk veut construire le prochain alunisseur. L’astre noir n’est qu’une étape vers la planète rouge. Les deux milliardaires – le public et le privé – sont « en Mars ». C'est la nouvelle Terre promise des héritiers du Mayflower. Le rêve américain prend une nouvelle dimension, au moins sur trois points :

1.  Les États-Unis tournent vraiment la page des navettes Challenger, coûteuses (200 mds $ pour 135 vols). Une ère entachée de deux explosions en vol traumatisantes. Aujourd’hui, Dragon peut s'éjecter en urgence si besoin.

2.  Avec Elon Musk, ils cassent les règles du jeu de l'industrie aérospatiale. Les capsules sont construites entièrement à Hawthorne près de Los Angeles. Fini le modèle des longues chaînes logistiques de Boeing et Lockheed Martin. « SpaceX menace les revenus des grands industriels », confie à l'AFP Lori Garver, ancienne numéro deux de la Nasa.

3.  Si SpaceX remplit sa mission, les États-Unis ne dépendront plus des Russes : depuis neuf ans, les Soyouz sont les seuls taxis spatiaux disponibles. La Russie fait payer les sièges 80 mn $ l'aller-retour. On s'envolera à nouveau du sol américain. Le Français Thomas Pesquet s'entraîne en ce moment à Houston pour repartir dans l'ISS en 2021.


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