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La synthèse

Éducation nationale : le cas Matthieu Faucher tourne à l'histoire de fou

Par Louis Daufresne - Publié le 30 octobre 2019

Il s’appelle Matthieu Faucher. Ce professeur des écoles de 39 ans, qui se dit « tout à fait agnostique », s’était vu « muté pour avoir enseigné la Bible », ainsi que titrait L’Express le 18 octobre 2017. L’affaire a récemment rebondi par la voix de France-Bleu Berry : « L'Éducation nationale fait appel dans l'affaire de l'instituteur de Malicornay. L'enseignant avait été suspendu de son poste (…), après avoir été accusé d'avoir utilisé des extraits de texte issus de la Bible ». Or, le 12 juillet dernier, le tribunal administratif de Limoges demandait qu’il fût réintégré dans son école de l’Indre, jugeant la « sanction disproportionnée ». La réaction ne se fit guère attendre. L’affaire qui était gérée alors par Pierre-François Gachet, l’ex-DASEN 36 (directeur académique des services de l'éducation nationale) et Katia Béguin, rectrice de l’Académie d’Orléans-Tours, passa à l’échelon parisien. Le 9 août, Natacha Chicot, directrice des affaires juridiques du ministère, faisait appel « pour le ministre et par délégation » de Jean-Michel Blanquer lui-même. Et pas pour une question d’orgueil mal placé. Certes, le ministère prenait ombrage qu’un obscur tribunal de province l’eût désavoué. Mais il s’agissait de bien autre chose, de plus profond.

En apparence, l’Éducation nationale joue le match « neutralité contre prosélytisme » : « si la laïcité n’interdit pas de parler des religions à l’école, elle conduit toutefois à les aborder sous l’angle du savoir en se plaçant sur le registre de la connaissance et non sur celui de la transmission de la foi. » Dans les faits, le ministère sort les crocs dès qu’il voit l’ombre d’un crucifix, même quand il s’agit d’une ombre portée, en l’espèce par la littérature ou l’histoire. Matthieu Faucher n’est pas catholique. Jamais il n’entra dans ses intentions de transmettre la foi à qui que ce fût. L’instituteur partait simplement d’une réalité, à savoir, dit-il, « la rupture de plus en plus flagrante entre les jeunes générations et les siècles précédents ». Sauf que cet argument n’est pas audible dans les hautes sphères de l’Éducation nationale, ou du moins pas dans le sens que Matthieu Faucher lui prête. Rue de Grenelle, on a toutes les raisons de se réjouir de la « rupture » puisque celle-ci est tout à la fois la raison d’être et la feuille de route de cette institution. Le reconnaître épouse le sens de l’Histoire. Les Lumières de la Révolution se seraient éteintes si le clergé n’avait pas été violemment court-circuité sur les bancs de l’école. Cette politique avait toute sa logique : arracher les jeunes en construction à toute forme de déterminisme, lequel était à l’époque exclusivement catholique. Aujourd’hui, cette volonté éradicatrice n’anime pas tous les enseignants, loin de là. Beaucoup, et depuis longtemps, s’affligent des dégâts commis par la télévision. Les professeurs de tous niveaux s’aperçoivent que plus le temps passe, moins ils peuvent transmettre la culture française, et la culture tout court. Il serait inexact, et un rien trop facile, d’attribuer cette évolution à la présence de populations allogènes, lesquelles ne sont pas le problème à Malicornay. Matthieu Faucher qualifie de « décrochage culturel massif » un phénomène que son ministère de tutelle juge normal d’encourager. Sinon, au fond, pourquoi persiste-t-il à s’opposer à lui en faisant appel ?

Dans cette histoire de fou, « le problème est culturel, pas religieux, relève Matthieu Faucher. Quand je parle du baptême de Clovis, aucun élève ne sait ce qu’est un baptême et on me demande qui est ce bonhomme sur une croix. N’importe quel livre de plus de quarante ans d’âge est plein de références que les enfants ne comprennent plus du tout. » Peut-on taxer de prosélytisme un enseignant faisant lire à ses élèves de cycle 3 (CM1-CM2) des extraits de la Bible tels que la Genèse, les dix plaies d’Égypte, la résurrection à Naïn ou la femme adultère (ce dernier texte ayant été jugé comme donnant une image négative de la femme) ? « Vous en avez trop fait », lui dit sa hiérarchie. Mais, au vu des pièces du dossier, on est fondé à penser le contraire. Le programme de Matthieu Faucher ne comprenait que dix heures d’enseignement étalées sur trois semaines, soit beaucoup moins que Sherlock Holmes ou Harry Potter. Les parents d’élèves qu’il avait prévenus l’appuyaient dans sa démarche mais la hiérarchie s’en moque complètement. C’est une lettre anonyme qui déclenche sa suspension quasi-immédiate, en moins de deux jours. Le ministère se félicite même de sa célérité sur les affaires de laïcité. Comme quoi, l’État sait mieux activer les trains des sanctions que ceux de la SNCF. Même si les éléments prétendument probants sont dérisoires : Matthieu Faucher se voit reprocher que le DVD Les Dix Commandements soit « resté en évidence » sur son bureau ! On en est là. Et pour avoir tout lu, je puis vous dire que le reste de l’argumentaire est du même tonneau. Du coup, l’esprit normalement constitué en vient à penser que, dans le match « neutralité contre prosélytisme », c’est l’Éducation nationale qui fait du zèle. Accuser quelqu’un de prosélytisme quand il est neutre, c’est soi-même devenir prosélyte !

Ce projet, Matthieu Faucher le mûrissait depuis longtemps : « J’ai toujours voulu apporter une culture classique en ne négligeant jamais l’antiquité grecque, romaine et chrétienne. » Aujourd’hui, si les parents continuent à le soutenir – ils ont même manifesté pour demander son retour –, le milieu enseignant est partagé. Pour mieux se défendre, l’instit s’est encarté au syndicat Action et Démocratie, affilié à la CFE-CGC. Et il n'entend pas lâcher l'affaire. « Á force de vouloir écraser l’infâme, on oublie que le christianisme est aussi notre culture. » Quand il sort ce genre de phrases devant des collègues, certains lui répondent qu'il veut « faire entrer le loup dans la bergerie ». Ont-ils peur que l’islam soit en embuscade sous le préau ? Peut-être. Reste que, dans l’ADN de l’Éducation nationale, parler du christianisme, c’est forcément inciter à y adhérer. Et le fait que cette religion ait perdu une très grande part de son influence ne change rien à cette ligne. Ce qui donne à penser que les laïcards ne combattaient pas seulement la cléricature mais son principe spirituel. Cette attitude n’a que faire du rapport de Régis Debray sur « l’enseignement du fait religieux dans l’école laïque ». En vertu de la Loi Jospin (1989) décloisonnant les disciplines, le philosophe préconisait en 2002 de le « saupoudrer » dans les matières existantes, ce qui revenait à nourrir les cours d'histoire ou de littérature. Aujourd’hui, Régis Debray, parmi d’autres signatures, apporte son soutien à l’instit de Malicornay. 


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