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Sciences

La synthèse

Du Très-Haut au Grand-Tout

Par Louis Daufresne - Publié le 19 juillet 2019

Il y a 50 ans, le 20 juillet 1969, l’Homme posait le pied sur la Lune. Malgré le risque de guerre USA/URSS, cet exploit unifia nos sociétés autour de l’idée que le progrès ne se résumerait pas à la domination militaire et à l’anéantissement nucléaire. Stanley Kubrick avait préparé les esprits avec 2001, l'odyssée de l'espace (1968) et Robert Heinlein, dans son roman Révolte sur la Lune (1967), venait même d’anticiper la colonisation de l’astre mort. La Lune représentait ces nouveaux territoires aiguillant les passions humaines vers l’exploration de l’infiniment grand et de l’infiniment petit.

Mais – et c’est un paradoxe –, ces nouveaux territoires, au lieu de dégager l’horizon, le fermaient. L’imaginaire lunaire avait jalonné les siècles et voilà que l’Homme l’assassinait d’un pied profanateur. On oublie qu'aux yeux d'Herbert George Wells, auteur des Premiers Hommes dans la Lune (1901), l’astre était même habité par les Sélénites et que, dans Le songe (1634) de l'astronome Johannes Kepler, on y trouvait des démons ! Dans son film Le Voyage dans la Lune (1901), Georges Méliès y faisait aussi pousser des champignons géants... Pour y aller, nos ancêtres ne manquaient pas d’idées souvent poétiques : si dans L'histoire véritable de Lucien de Samosate (IIe siècle), une vague tempétueuse nous y portait, on s’y rendait à l'aide de la rosée dans L'Histoire comique des États et Empires de la Lune (1657) de Cyrano de Bergerac. Quant aux Aventures du baron de Münchhausen (1785) de Rudolf Erich Raspe, elles esquissaient un bateau volant, idée reprise par le manga Albator, l’énigmatique corsaire de l’espace. Plus réaliste, on avait dessiné des fusées, engin plus probable, avec Jules Verne (De la Terre à la Lune, 1865), Fritz Lang (Une femme dans la lune, 1929) et naturellement Hergé (Objectif Lune, 1950).

Certes, après 1969, la Lune continua à nous envoyer encore un peu de sa lumière mythique : Cosmos 99 (de 1975 à 1977) était « une vraie série qui a marqué l'imaginaire de la science-fiction », juge Natacha Vas-Deyres, enseignante en lettres à l'Université Bordeaux-Montaigne. Sur scène, Pink Floyd faisait planer les foules avec The Dark Side Of The Moon (1973), l'album le plus vendu du groupe de rock progressif. La Lune, c’était aussi, pour toute une génération, la figure cornue de Goldorak (de 1975 à 1977). Le premier manga animé bousculait les codes visuels, au point que les enfants occidentaux prenaient peur devant les visages d’Hidargos, de Minos et de son double maléfique féminin, la sorcière Minas. Ne complotent-ils pas toujours en vue de nous détruire, là-bas dans le camp de la Lune noire ? En pleine guerre froide, la translation vers les sourcils brejnéviens était subliminale. Comme les États-Unis, seul Goldorak pouvait trucider le mal incarné par les golgoths. Pour la première fois, un robot se faisait sauveur de l’Humanité, même si le taciturne Actarus, son pilote, adoptait parfois des airs christiques.

En 1969, donc, l’imaginaire est rattrapé par le réel, et le rêve d’au-delà devait s’éteindre peu à peu, se reportant tant bien que mal sur la planète Mars. Après les Chroniques martiennes de Ray Bradbury (dès les années 1940), David Bowie chanta le tube Life on Mars ? (1971) et Kim Stanley Robinson écrivit sa Trilogie sur Mars dans les années 1990 avant que Ridley Scott tourna Seul sur Mars (2015). Mais la planète rouge est trop loin. Malgré ce rebond, il se produisit comme une extinction du désir d'espace et un repli sur l’ici-bas. La Lune devint un prétexte pour imaginer notre avenir terrestre : l'astre explose après des expérimentations militaires chez Georges-Jean Arnaud dans La compagnie des glaces (de 1980 à 2005), et notre caillou si familier nous invite même à réfléchir sur le clonage et l'intelligence artificielle dans le film Moon (2009) de Duncan Jones (fils de David Bowie !).

En fait, la conquête de la Lune résout notre rapport à la distance. Le monde né de Descartes semble clos. Il n’y a rien là-haut. Le ciel noir et la lumière crue du soleil sont les miroirs glacés de notre solitude ontologique. La poussière lunaire, envahissante et abrasive, nous submerge de sa signification. Déjà, après son premier vol dans l’espace (1961), les Soviétiques avaient fait dire à Youri Gagarine : « J’étais dans le ciel et j’ai bien regardé partout : je n’ai pas vu Dieu. » Ce 20 juillet 1969, même si Buzz Aldrin improvise une cérémonie religieuse avant d'alunir, l’Humanité pensante acquiert la certitude physique et oppressante que le vide infini l’entoure de toute part. Le cosmos – aujourd’hui l’écologie – va remplacer le Très-Haut par le Grand-Tout : l’Homme n’est plus le fils de quelqu’un mais la part de quelque chose, un peu comme le confie Edgar Mitchell, de retour de la mission Apollo 14 (1971) : « J'ai soudain réalisé que les molécules de mon corps, du vaisseau spatial et de mes compagnons provenaient d'anciennes générations d'étoiles. Soudain, j'ai éprouvé cela de façon très personnelle. (…) Mes molécules ont été faites dans ces étoiles, c'était fou ! » 


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