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Société

La synthèse

Du masque au pass : la liberté, pour quoi faire ?

Par Louis Daufresne - Publié le 04 septembre 2021

Il y a un an, nous faisions « parler le masque » (LSDJ 1047) en notant que « de plus en plus, il interroge, clive, attise les passions ». Puis les mois se sont écoulés et le statut de cet objet a muté : de « muselière », le masque est presque devenu l’étendard de notre liberté. Car entre-temps, le pass s’est imposé, autrement plus contraignant et coercitif.

Entre-temps…

On s’habitue à tout.

Cette caractéristique est même vertigineuse. L’humain existe sous mille visages, sous toutes les latitudes, sous tous les climats et dans tous les milieux, sauf aquatiques. La plasticité est à notre physique ce que la liberté est à notre esprit, et « c’est par sa liberté que l’homme est égal à Dieu », observe le mystique Grégoire de Nysse. L’homme est souverain ici-bas par délégation et ce qu’on appelle « l’adaptationnisme » le rend supérieur aux autres espèces. Mais tirée de la glaise biblique, notre nature est aussi malléable et perméable. Des hommes voudront toujours modeler leurs semblables.

Charles Darwin greffa sur cette réalité une théorie dont le but était de remplacer Dieu par le temps, cette idole sans visage, insaisissable, invisible mais dont l’étreinte est angoissante. Jusque-là, c’est au Ciel qu’on plaçait le maître des horloges et cela nous libérait ; Darwin les fit tomber sur terre. Qui allait les ramasser et pour en faire quoi ? Si Dieu est mort, il faut que quelqu'un prenne sa place.

Résumons-nous : plasticité + liberté + temps. Cette addition fit de la quête du pouvoir un enjeu féroce des sociétés modernes. Désormais, « demain nous appartient ». Le temps devient un espace à conquérir et le développement de la technique prodigue une puissance à qui s'en empare.

Il y eut des gens pressés qui voulurent accélérer le cours du temps pour effacer l’ancien monde et dévorer le nouveau. Trotski voulait faire la révolution mondiale et Hitler s’armait pour mille ans. La démocratie se montra beaucoup plus pragmatique. Compatible avec la richesse et la propriété, cadencée par les séductions du progrès, elle infusa l’idée que le temps viendra à bout de toutes nos souffrances, de tous nos doutes, et même de la mort, comme on l'espère encore. Cette croyance s'appelle « modernité ». Son récit fit monter les foules dans ce TGV de l’histoire et nous nous laissions guider vers cette ligne d’horizon. Tout un consensus démocratique, comme on dit, avait longtemps prévalu et semblait avoir résolu la question du pouvoir, dans l’intérêt de tous.

Cette période se fracasse sur le pass. On sait que le pouvoir peut décider qui sera de son aventure et qui n'en sera pas s'il ne joue pas le jeu. Les états d’urgence et d’exception à la mode Vigipirate avaient de quoi alerter l’opinion. Depuis des lustres, on dit qu’il faut « rétablir l’autorité » mais celle-ci montre qu’elle est bien là et n’a jamais disposé d’autant de leviers faciles à mettre en place. Chacun s’aperçoit qu’un surveillant peut les siffler à tout moment, que des citoyens peuvent en fliquer d’autres. Avant le pass, nous n’avions pas physiquement compris le sens de la liberté : celle-ci est toujours conditionnée par le pouvoir dissimulé derrière la loi, lequel peut nous mobiliser sous les drapeaux et nous faire fusiller comme déserteur.

La liberté n’est pas le fait d’être délié de toute contrainte. C’est la possibilité qui nous est donnée de nous mouvoir dans un espace collectif défini, entre quatre murs. « La liberté, pour quoi faire ? » s’interrogeait Lénine. Mais sa question touche aussi la démocratie, où chacun emploie son énergie à « faire tourner la machine » de la consommation via la satisfaction des plaisirs. Au-delà de cette injonction, soyons honnêtes : que faisons-nous de la liberté ? Où réside foncièrement son utilité ?

Le pass matérialise l’illusion démocratique. Nous sommes tous porteurs de la marque du collier mais on ne voulait pas se l’avouer. Cette prise de conscience est traumatisante pour beaucoup d’entre nous, tant nous sommes habitués à être flattés par les politiques, achetés par l’État redistributeur, et dorlotés par la publicité dont le métier est de vanter l’autonomie que nous aurions toujours et partout et de plus en plus.

Les réactions au pass traduisent un degré d’allégeance à l’autorité. Les uns fustigent l’égoïsme de ceux qui, ayant peur, veulent imposer le vaccin à tous ; les autres dénoncent l’égoïsme de ceux qui, se moquant de leur prochain, refusent les vaccins. Les deux ont raison mais les premiers ont le mérite de voir dans le pass un enjeu de civilisation, alors que les seconds le réduisent à un mal nécessaire ou à un mauvais moment à passer.

Nous vivons les balbutiements de la société du data, du traçage, du radar, du QR code, de la vidéosurveillance, de la transparence. Le pass ressemble à l’assurance-vie des régimes autoritaires. Comme le fait l’article référencé, la philosophie peut nous aider à ouvrir un débat de fond. Qualifier la France de « dictature » est un slogan, certes. C’est avant tout une peur. Peut-être est-elle ridicule. Mais on regarde tous vers la Chine et nul ne veut un jour y habiter.


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