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Société

La synthèse

Des « ruptures » salutaires, d’où qu’elles viennent !

Par Philippe Oswald - Publié le 25 février 2020

Dom Dysmas de Lassus, prieur de la Grande Chartreuse, a enquêté durant quatre ans et consacré un livre aux « Risques et dérives de la vie religieuse » (Cerf), notamment aux « abus spirituels » qui se concrétisent parfois, l’actualité nous le rappelle, par des abus sexuels. Un fléau qui peut conduire « à des drames inouïs » souligne-t-il. Dans un entretien à Famille Chrétienne, il déclare à propos de la mise au jour de ces scandales, où certains préfèrent ne voir qu’un piège tendu par l’adversaire : « Soyons francs : s’il n’y avait pas eu tout ce processus de révélations fracassantes et humiliantes pour l’Église, nous serions encore dans la boue, et les abus auraient continué. Ce qui est un peu triste, c’est que l’Église n’a pas été capable de faire le travail toute seule et qu’il a fallu que des journalistes, ou parfois des personnes malveillantes, fassent ce boulot. Ce n’était pas la meilleure manière de faire. Mais elle a permis une rupture. »

Une autre rupture se produit actuellement au sein de la gauche engagée dans la « révolution sociétale ». Tout en prétendant lutter contre le capitalisme libéral, cette nouvelle gauche embrasse tous les combats de l’individualisme libertaire qui a pris le pouvoir dans les campus américains et y exerce une véritable police de la pensée contre « le patriarcat », « les blancs », « les stéréotypes de genre », et contre « la religion », c’est-à-dire surtout contre le christianisme. Or voici que des intellectuels connus pour la radicalité de leur engagement et leur athéisme militant, tel Michel Onfray ou Caroline Fourest, n’hésitent pas à fustiger leur camp pour les contradictions et les absurdités dans lesquelles l’entraîne son sectarisme idéologique. Caroline Fourest vient de donner au Point, un entretien (en lien ci-dessous) dans lequel elle résume les critiques qu’elle adresse à « une certaine gauche, moraliste et identitaire, qui n'a plus rien de libertaire », dans son dernier livre, « Génération offensée » (Grasset). C’est un réquisitoire contre la victimisation des nouveaux « bien-pensants » et la censure qu’ils prétendent imposer à leurs contradicteurs, à rebours du fameux « Il est interdit d’interdire » de mai 68 (à ceci près que ce slogan ne donnait pas aux opposants le droit de s’exprimer à l’époque : c’étaient des « fascistes », des « salauds » selon Jean-Paul Sartre).

Cette nouvelle gauche contemporaine, celle des moins de quarante ans (cap franchi par Caroline Fourest) se perd, dit-elle, dans des combats futiles menés au nom de l'« appropriation culturelle ». Exemples : insulter des chanteuses pour des chaussures dreadlocks arborant des motifs ethniques, refuser d'étudier des classiques contenant des scènes violentes, supprimer des cours d'histoire de l'art suspects de véhiculer un « canon occidental idéalisé », s’opposer à la représentation de pièces de théâtre comme Les Suppliantes (la tragédie d’Eschyle bloquée à La Sorbonne par des « antiracistes » sous prétexte d’une mise en scène « colonialiste, afrophobe et raciste ») ou s’insurger parce qu’un menu à la cantine propose des plats exotiques ne respectant pas fidèlement la recette authentique… Éphémère effet de mode cantonné aux campus américains et au Quartier latin ? Caroline Fourest ne le croit pas. Dans les universités françaises, explique-t-elle, « toute une génération de professeurs et de chercheurs issus des études décoloniales ou influencés par une approche anglo-saxonne accompagne cette dérive et se coopte. Les jeunes chercheurs universalistes ont de plus en plus de mal à trouver des postes. » Autre exemple, à Science Po, où elle a enseigné, « l'idée de ne pas pouvoir parler de tous les sujets selon sa couleur de peau et son sexe se répand ».

Ces excès ridicules font le jeu de la droite réactionnaire, déplore l’essayiste. C’est un effet de balancier qu’enseigne l’Histoire, notamment depuis la Révolution française. Mais Caroline Fourest ne semble pas pour autant reconnaître que la mécanique révolutionnaire échappe toujours à ceux qui l’ont mise en branle et dévore ses propres enfants, faute de trouver une issue. Si la nouvelle révolution culturelle dont se revendique Caroline Fourest, celle « des mouvements féministes, homos, et de l'antiracisme », s’empêtre dans ses contradictions, n’est-ce pas parce qu’elle se heurte à la réalité naturelle et spirituelle de « L’Homme éternel » qu’opposait déjà en son temps (1925) le fulgurant Gilbert Keith Chesterton aux professions de foi progressistes de George Bernard Shaw et de H.G. Wells ?


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